Festival d'Avignon : les Sujets à vif

La brièveté de la forme aiguise ici les qualités d'intention insufflées par le geste, et là, stimule le débat vivant autour de l'écriture inclusive.

Deux artistes de champs disciplinaires distincts, n'ayant jusque là jamais collaboré, sont réunis selon les choix d'une curatrice, Stéphanie Aubin. Ainsi constitués en paires, chacune de celles-ci dispose d'un temps de travail et d'un budget réduits pour mener jusqu'à la scène une forme artistique commune, d'une durée d'une demi-heure. Ce protocole, promu par la SACD, fonde le programme des Sujets à vif, chaque été au Festival d'Avignon. Ainsi qu'on vient de le décrire, on se doute que les résultats obtenus se jouent sur le fil du risque. Cela en fait le sel.

Il faut donc regarder ces courtes pièces à la façon d'ébauches. C'est si vrai que l'an passé, on en vint à se demander si la formule n'était pas épuisée. Alors même qu'on en fêtait le vingtième anniversaire, c'est un festival de ratages (à de trop rares exceptions près), qu'on vit se produire sur les scènes des Vifs. Incongru. Or voici qu'un an plus tard, les programmes C et D des Sujets à vif 2018 viennent de relancer notre joyeuse curiosité.

Passons vite sur le duo proposé par les danseuses Jenna Jalonen et Beatrix Simkó. La première Finlandaise, la seconde Hongroise.

Galerie photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

D'une même discipline – exceptionnellement – ces deux artistes pensaient jouer de la tension entre leurs origines respectives : soit deux pays physiquement très éloignés l'un de l'autre, et moralement isolés l'un comme l'autre dans le concert européen. Pas bête. Sauf qu'elles n'auront rien compris de l'enjeu d'une telle rencontre, s'entêtant à l'harmoniser au lieu de l'aiguiser, dans un standard d'académisme contemporain, protégé de toute aventure – c'est tout ce qu'on peut détester en danse.

Le compositeur électronique Thierry Balasse et le comédien Pierre Mifsud ont su échapper à ce piège dans Le bruit de l'herbe qui pousse. Chacun à travers ses moyens tout à fait singuliers, les deux hommes propagent une réflexion métaphysique, aimable et élégante, sur la notion du temps, autant scientifique que philosophique. Mais au jeu de cette parabole, chacun de ces deux artistes déploie son talent, toutefois, en parallèle de l'autre, pour l'essentiel. 

Galerie photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Il en va tout autrement quand la chorégraphe Mylène Benoit et la marionnettiste Julika Mayer défrichent un terrain véritablement commun, tout de découvertes. Cela s'appelle Georges. Du point de vue scénographique, c'est cette dernière qui produit l'essentiel, en installant sur le plateau un genre de nécropole contemporaine : des marionnettes d'assez grande taille, et de factures diverses, reposent dans des caisses de rangement, de plastique transparent.

Ramenées à l'état de dépouilles scéniques, ces figures cliniques paraissent indexées sur un registre funèbre. On songe au squelette lorsque Mylène Benoit égrène patiemment la liste des os innombrables qui charpentent un corps. De cette chorégraphe, on peut remarquer qu'elle se tient habituellement hors des plateaux, n'étant pas elle-même danseuse. Il est troublant de la trouver cette fois agissante, tout en subtile délicatesse, par exemple en tenant ses paupières obstinément closes, tandis qu'elle énonce sa description du corps humain intérieur, qu'on vient d'évoquer.

Quant à ce que peut un corps, les arts respectifs de la marionnette et de la chorégraphie n'oeuvrent pas à l'identique. C'est ontologique. Et axiologique. En se rencontrant, Mylène Benoit et Julika Mayer rouvrent la pensée condensée par Kleist au 19e siècle, dans son essai fameux sur l'art de la marionnette. Car enfin, si des deux corps mis en jeu par les deux arts, l'un est objet inanimé quand l'autre est biologiquement vivant, tous deux ont en commun d'être investis de fortes charges symboliques, affectives et culturelles.

Galerie photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Les deux artistes en tissent le dialogue. Qu'il s'agisse d'engager un mouvement de danse, ou bien d'animer la mascotte, la mise en perspective dramaturgique, ce propre de l'interprétation, compose sa tension sur l'enjeu d'une qualité d'intention, avant toute chose. A chaque fois, il s'agit d'une forme de (re)naissance. Voilà des choses qu'on sait toujours plus ou moins. Mais c'est autre chose que d'en éprouver l'activation partagée d'un potentiel de devenirs, le temps d'un geste. Celui de Georges. Souvent bouleversant.

L'inventivité de la rencontre se montre tout aussi réjouissante dans (prononcer fénanoq), de Pierre Fourny et Cécile Proust. C'est à ce point ouvert qu'on se trouve dans l'incapacité de reproduire ici le titre exact de cette pièce ; "prononcer fénanoq" n'en est qu'une sorte de sous-titre. Pourquoi donc ? Parce que l'intitulé exact s'écrit dans une graphie inventée, selon un logiciel totalement ignoré des ordinateurs courants. Impossible à retranscrire ici !

C'est que Pierre Fourny intervient dans la chair effective du tracé du langage, celui des polices de caractères d'imprimerie. Il s'autorise à couper les mots selon un plan de section horizontal. Il dénomme ce procédé la police coupable (clin d'oeil). A partir de quoi, le voici libre d'agencer de manière nouvelle, en les retournant l'une par rapport à l'autre, les sections parcellaires de mots ainsi générées. Il peut en découler des mots alternatifs, mais toujours issus du lexique connu. Peuvent aussi apparaître une multitude de formes graphiques inédites, produisant une langue nouvelle, dont la puissance d'énonciation se déporte dans un registre de valeurs plasticiennes.

Galerie photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Que vient faire Cécile Proust dans (prononcer fénanoq) au côté de Pierre Fourny ? Elle est performeuse, c'est-à-dire vouée à la déconstruction des signes culturels contemporains de la domination. Et elle le fait au jour des questions du genre, selon une visée post-féministe. Leur objet commun sera alors l'écriture inclusive. La visée très politique de Cécile Proust d'une part, les protocoles plus esthétiques (mais donc philosophiques et politiques) de Pierre Fourny, se fécondent l'un l'autre.

Les deux artistes examinent les procédures par lesquelles les grammairiens, académiciens et autres policiers de la langue, entreprirent de façonner l'idiome pour y assurer la prédominance symbolique du masculin, au cours des 18e et 19e siècles. Par les vertus du retournement d'une juste fantaisie queer, i.elles se régalent des mille jeux d'inventions qu'inspire le cours actuel de la pensée critique développée par Cécile Proust, et que stimulent les inventions formelles de Pierre Fourny. C'est de « la haute voltige philologique, de la magie perlocutoire,de la sorcellerie linguistique, transcendant les orthographes, troublant les genres grammaticaux, dégoupillant les néologismes, caressant les points médians ». Jouissif, quoi.

Quelque chose se cherche encore entre le régime d'énonciation discursive – façon conférence artistique – cultivé par l'une, et le déploiement plasticien de la scénographie bricolée par l'autre. Mais déjà habitée d'esprit de jeux, d'insolence, et de projection conceptuelle, cette quête est de celles qui appellent les promesses. Georges d'une part, (prononcer fénanoq) d'autre part, oeuvrent dans la sculpture vivante des situations ouvertes.

Gérard Mayen

Spectacles vus le 24 juillet 2018 (11h et 18h) au Jardin de la Vierge du Lycée Saint-Joseph, dans le cadre du Festival d'Avignon.

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