Farid Fairuz : « Realia (București-Beirut) »

En latin médieval, realia désignait « les choses réelles ». Mais qu’est-ce qui ressort à la réalité dans ce spectacle ? Peut-être la deuxième partie du titre signalant un itinéraire digne de l’Orient Express. Car ce Farid Fairuz n’est autre qu’un certain Mihai Mihalcea, apparu en France en 2002 à Paris Quartier d’Été, puis au CND et avait (déjà !) présenté un solo intitulé 5 minutes of my Life qui pointait déjà son goût pour l’autobiographie déjantée. Farid Fairuz, avatar donc de Mihai, nous propose une sorte d’autofiction un peu schizophrène puisqu’il met en scène ses deux moi – l’ancien et le nouveau, avec juste un petit détail pour le reconnaître : les chaussures dorées ! (qu'il portait déjà en 2002, mais version escarpins).

Photos : Nicolae Burca

Mais Farid Fairuz est né à Beryouth d’une mère libanaise et d’un père juif, alors que Mihai, lui, a été baptisé orthodoxe sous Ceaucescu. Farid Fairuz étudie la musique des peuples arabes, la danse orientale… mais aussi, comme Mihai, la danse classique et contemporaine et crée des spectacles en Europe et aux États-Unis. Fairuz abandonne la chorégraphie et devient medium et expert voyant des perceptions extrasensorielles. Mihai, par contre, a contribué au développement de la danse dans son pays et crée et dirige le Centre national de danse à Bucarest entre 2005 et 2013. Il paraît que Fairuz l’a d’ailleurs aidé à obtenir ce poste en occupant son corps et en le protégeant des processions maléfiques à l’aide d’une amulette reçue dans le désert d’un vieux bédoin. Vous me suivez ?

FARID FAIRUZ - Realia (București-Beirut) from Rencontres chorégraphiques on Vimeo.

Le spectacle pourrait, avec ces ingrédients, être très drôle. Mais Farid Fairuz manie avec finesse une sorte de constante distanciation qui rend l’ensemble sensible et touchant.

Mais surtout, il pose dans ces croisements de fragments autobiographiques vrais ou faux, la question de la représentation et de l’effet de discours. Non pas à la façon un peu désincarnée que nous pratiquons sous nos contrées. Non. Il se demande qu’est-ce qui est montré ? Qui est sur scène ? Que doit-on montrer ? En homme qui a assisté de près à la « représentation » de Timisoara. C’est pourquoi les images de la destruction de Beyrouth par des guerres intestines, les photos de parents, les citations du Lac des cygnes ou autres derviches, la grande icône orthodoxe et la liqueur de cerise prennent une autre couleur, une autre dimension, surréelle parce que plus que réelle.

Réelle performance, parce qu’engageant réellement le corps de Fairuz et les doutes de Mihai, Realia (București-Beirut) nous apprend que les identités d’emprunt sont souvent plus vraies que nature.

Agnès Izrine

26 mai 2015, Le Colombier, Bagnolet, Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

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