Faits d’Hiver : « Animaux de béance » de Camille Mutel  

Un méta-rituel pour corps et costumes, peau et cordes vocales, tous en quête de transgression.

Le rituel fait partie des terrains de prédilection en  danse contemporaine. Quiconque fréquente les arcanes de la création chorégraphique constate aisément qu’il ne s’agit pas d‘un phénomène passager, mais d’une trame de fond. Ce qui suggère que les raisons sont multiples. Est-ce une réaction à un monde où les humains entrent dans l’ère de l’hybridation, avec des éléments technologiques, à la fois prolongements et parties intégrantes de leurs corps? Faut-il y voir les ondes gravitationnelles du Sacre du printemps ?

Selon l’historienne de la danse Annie Suquet qui vient de présenter au CND son nouveau projet d’étude portant sur les effets de la guerre froide sur la création chorégraphique, l’intérêt pour les univers mythologiques et merveilleux fut, dans les années  1950, l’une des réactions collectives en opposition au réalisme socialiste, de l’autre côté du rideau de fer et l’un des moyens de retarder le moment où il fallait affronter les responsabilités individuelles et collectives dans la tragédie de la guerre. (1)

Il va de soi  que ceux qui s’intéressent aujourd’hui aux rituels - et donc aux sources de l’humanité et au refoulé - ont des motivations sensiblement différentes. Mais ils s’inscrivent dans une légitimité née dans l’après-guerre. Certains, comme ici Camille Mutel, dialoguent en même temps avec l’univers  expressionniste, banni de l’art officiellement reconnu depuis les années 1950. L’expressionisme n’est plus seul et peut ainsi prendre sa revanche.

A l‘origine était l’Argia

Animaux de béance s’inspire de la danse de l’Argia, un rituel chorégraphique sarde où la communauté soutient un individu atteint d’une crise et « se rassure elle-même en offrant un asile à la possibilité d’une crise pour chaque membre ». C’est ainsi que Camille Mutel décrit la source de sa nouvelle pièce où, pour la première fois, Mutel n’est pas sur scène.

Mais le trio composé de la danseuse Alessandra Cristiani, de l’artiste vocale Isabelle Duthoit et du contre-ténor Mathieu Jedreazak ne livre en aucun cas une représentation réaliste et narrative d’un rite, comme Nijinski a pu le faire  avec le Sacre, fut-ce un rite  inventé. A l’écoute d’une tradition millénaire et en même temps au cœur de notre époque, Animaux de béance cible le monde actuel, mettant en scène un rituel éclaté en une multitude de reflets et d’échos intérieurs.

Ainsi fragmenté, le méta-rituel invoque les mythes grecs par Diane et la toison d’or. Il utilise les pouvoirs imaginaires de l’eau, de la peau dénudée et de la forêt pour suggérer des transgressions animales et sexuelles. Masques et voix évoquent le carnaval de Venise, le Nô, Shakespeare et bien sûr l’univers expressionniste. Et s’il y a quelque chose d’Œdipe ou d’Agamemnon chez cet homme assis dans sa  baignoire, un fil de laine rouge traversant ses orbites noires, il est doucement embaumé de blanc par les deux femmes.

Galerie photo © Paolo Porto

Un post-Sacre ?

Costumes, nudité, voix et symboles composent des tableaux saisissants, littéralement sciés par les sons gutturaux d’Isabelle Duthoit. Avec ses cordes vocales à la force et la souplesse d’élastiques bungee, la chanteuse résume expressionnisme, dadaïsme, Nô et musique contemporaine. Et son corps s’y accorde, tout aussi fabuleux dans ses apparitions.

Animaux de béance évoque l’attention et les soins, préférant la guérison au  sacrifice et l’inclusion à l’exclusion. La dimension cérémoniale, cathartique et « transe-gressive » est sublimée par le calme et la douceur. Sans oublier la jolie pointe d’humour présente dans tous les éléments qui composent la pièce, du travestissement au traitement de la musique baroque. Ici, le Sacre et le sacrifice ont déjà eu lieu. Mais c’est aussi le paradoxe de cette pièce. Capable d’étonner, de perturber et même d’effrayer, renvoyant à une multitude d’univers, elle ne mène finalement nulle part, alors qu’on cherche son cœur ardent, son magnétisme capable de révéler sa nécessité même. La belle démonstration aura encore besoin de mettre en œuvre ce qui définit un rituel, à savoir la cohésion entre ceux qui sont actifs et ceux qui s’impliquent par empathie.

Thomas Hahn

Le 25 janvier 2018, à Micadanses, dans le cadre du Festival Faits d'Hiver.

(1) Ayant publié en 2012 aux éditions CND L’Eveil des Modernités, (1780-1945), Annie Suquet travaille actuellement à la rédaction d’un ouvrage sur les évolutions du paysage chorégraphique de 1945 aux années

 

Catégories: 

Add new comment