Entretien : Dominique Brun

Dominique Brun est une chorégraphe contemporaine attirée par l’Histoire de la danse. Après avoir recréé L’Après-midi d’un Faune et d’en avoir tiré un magnifique DVD Le Faune – un film ou la fabrique de l’archive (2007), elle reconstitue pour le film Coco Chanel & Igor Stravinsky de Jan Kounen (2010) des extraits de la danse du Sacre du printemps (1913) de Nijinski, à partir d’archives de l’époque, puis chorégraphie successivement une création Sacre # 197 (2012) puis une reconstitution historique Sacre # 2 (2014) qu’elle réunit dans un diptyque qui rassemble 30 danseurs contemporains.

La création de Jeux le 21 octobre 2016 à la philarmonie de Paris, qui sera présenté avec Le Sacre du printemps et L’Après-midi d’un Faune, dirigé par François-Xavier Roth, et avec la participation de François Alu, conclut ce cycle de créations consacré à l’œuvre de Vaslav Nijinski..

Qu’est-ce qui vous a attirée vers l’œuvre de Nijinski ?

C’est le travail collectif entrepris avec le Quatuor Knust autour de l’Après-midi d’un Faune. Je ne connaissais à l’époque que le personnage prestigieux. C’est à cette occasion que j’ai lu la biographie de Peter Oswald, qui permettait d’entrer dans les méandres psychiques de cette personnalité fascinante. Nijinski cherche à exprimer ou transmettre des choses du côté de la vie et de sa complexité.
Déchiffrer l’Après-midi d’un Faune avec Ann Hutchinson m’a permis de découvrir sa musicalité, sa modernité, son autonomie, sa sensualité et ce rapport à l’immobilité qui m’a beaucoup touchée, car cela faisait partie de ma propre recherche. Avec la chorégraphie de Nijinski, je trouvais quelqu’un qui mettait en forme cette question de l’émergence du mouvement, de l’immobile au sein même du mouvement. Je l’ai ressenti comme un parallèle, j’avais moi-même commencé à chorégraphier à 25 ans, mes recherches portaient sur l’image et le mouvement, j’étais impressionnée par La Jetée de Chris Marker… C’est donc de manière rétroactive que je retrouvais mon propre mouvement dans l’œuvre de Nijinski, dans son travail d’abstraction et d’immobilité.

Dominique Brun - Dyptique Sacre du printemps... par centrepompidou

Qu’avez-vous perçu de l’homme en travaillant sur son œuvre ?

On perçoit que l’on ne connaît ni l’œuvre, ni l’homme mais le mythe. J’ai lu Les Cahiers plusieurs fois, notamment quand j’étais très jeune. Il en ressort une personnalité très torturée mais très limpide. Il devait être en conflit permanent avec lui-même, mais aussi avec le monde qui l’entourait et ce qu’on attendait de lui. Il était bisexuel, soumis à de fortes pulsions, d’intenses désirs, mais il finira par suivre les écrits de Tolstoï qui préconisent la chasteté. J’ai perçu chez lui une grande capacité de rigueur dans la composition, chez lui le mouvement se faisait pensée et la pensée mouvement. Il avait une aptitude extraordinaire à mettre sa pensée à l’œuvre. L’érotisme dans ses mouvements permettent de lire aussi la subtilité de ses circonvolutions psychiques. Dans le Faune, les Nymphes entrent et sortent par Jardin. Le « tombé » de voile de la Grande Nymphe est ainsi occulté par le passage latéral.

Toute l’ambivalence est donc révélée par la danse. Son travail sur le mouvement n’est donc pas mécanique mais profondément psychique – et non pas psychologique – il n’est pas dans la maîtrise mais dans la recherche permanente. Sa stylisation du geste n’a rien à voir ce qui pourrait être du ressort de la communication – ce qui est davantage l’apanage d’un Diaghilev –  mais en travaillant, on découvre cette intelligence singulière. Dans le travail de relecture, notamment dans Jeux, on a trouvé très récemment des notes écrites en russe qui éclairent la relation Debussy / Nijinski. On s’aperçoit que, d’une certaine façon, il a dynamisé l’écriture de Debussy. Le musicien, tout en répondant à la commande narrative, a suivi cette recherche de montage de mouvement. Cette partition que l’on connaît pour sa difficulté de rythme, de reprises, de circulation doit probablement beaucoup à la chorégraphie. Nijinski avait des idées très précises.

Qu’a-t-il écrit dans ce cahier de notes sur Jeux ?

Sa force d’écriture, c’est son œuvre. Je vais puiser dans ces cahiers ses annotations, ses commentaires pour rester au plus près de lui. On trouve surtout des indications scéniques et non pas chorégraphiques. La seule chorégraphie notée qu’il nous laisse c’est l’Après-midi d’un Faune. Mais du coup, on peut imaginer, à partir de cette partition qu’il a recyclé un certain nombre de choses, ce qui est déjà une démarche contemporaine. Ce que l’on a dans ces notes fait penser à la poésie de Gertrude Stein, à certains textes de Beckett et décrivent des actions. Il y a une dimension érotique très appuyée qui a été gommée dans les indications portées sur la partition de Debussy, où l’on trouve, par exemple :  « ici les deux jeunes filles sont comme des petites bacchantes ivres ». Il y a de la frénésie mais pas d’orgie, de l’érotisme mais sans monstration. À la fin, Nijinski écrit seulement « péché ».

Quelles étaient les autres archives à votre disposition ?

Il y a beaucoup d’illustrations de Valentine Hugo, beaucoup plus de photos que pour Le Sacre. Mais, ce qui est extraordinaire c’est de se donner la possibilité de se réapproprier ces archives, comme si on réagitait des particules qui rayonneraient de nouveau. J’ai eu plus de mal à m’en approcher que du Sacre. Maintenant je commence à voir bouger les dessins, chaque parole de Nijinski a été réimplantée dans la musique et c’est très émouvant.

Quelle place Jeux occupe-t-il dans l’œuvre de Nijinski ?

Jeux est le chaînon manquant entre Le Faune et Le Sacre. Il semblerait qu’il ait eu du mal à finir l’œuvre d’une part car il avait commencé Le Sacre, d’autre part car il avait une difficulté avec le thème. Cette relation amoureuse à trois personnages est déjà présente dans Le Faune. On y retrouve La Grande Nymphe, la petite nymphe appelée La Joyeuse (la seule qui sort par Cour) et le Faune. Ce travail de trio, vient à nouveau s’inscrire dans sa recherche sur la sensualité. Il reste aux prises avec la question de l’érotisme, du désir et son ambivalence.

Propos recueillis par Agnès Izrine

 

Hommage à Nijinski (L’Après-midi d’un Faune, Jeux, Le Sacre du printemps (avec la participation de François Alu, Premier danseur de l’Opéra de Paris). Avec l’Orchestre Les Siècles et la Compagnie Ligne de Sorcière (Dominique Brun).

Philarmonie de Paris, Cité de la musique, 221, avenue Jean-Jaurès
75019 Paris. Grande Salle. Tél. : 01 44 84 44 84. Le 22 octobre à 20h30, le 23 octobre à 16h30.

 

 

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