Entretien avec Vincent Thomasset

À l’occasion de la reprise de sa pièce Ensemble, ensemble au Carreau du Temple les 5 et 6 février prochains, Vincent Thomasset nous accordé un entretien où il évoque son travail.

Danser Canal Historique : Vous dites avoir exercé de nombreux petits boulots avant de débuter votre carrière.

Vincent Thomasset J’ai fait énormément de petits boulots. Entre autres, j’ai travaillé dans un cinéma pendant six ans, le Ciné-cité-Halles, où je m’occupais de l’accueil, des caisses et des esquimaux ! Je suis resté un an au BHV. J’ai fait des tas de petits boulots jusqu’à l’âge de vingt-sept ans.

DCH : Votre pièce de 2017 Ensemble ensemble est présentée à Paris, au Carreau du temple, dans la catégorie « danse, temps fort ». En quoi est-elle de danse ? En quoi peut-on la qualifier de temps fort ?

Vincent Thomasset :« Danse et temps forts » sont des éléments de communication des théâtres. Ils se réfèrent à la danse, ce en quoi ils ont raison. Au théâtre également. C’est un travail que je juge par nature transdisciplinaire puisqu’il traite du langage. Comment peut-on mettre des mots sur les choses ou bien des gestes ? Dans quelle mesure a-t-on a besoin, selon moi, autant d’un langage corporel que d’un langage oral ou littéraire pour s’exprimer. C’est la raison pour laquelle je travaille avec des danseurs et avec des acteurs. Je viens plutôt du théâtre et de l’écrit. Je me suis formé à l’école du regard, n’ayant pas fait de grandes écoles : je suis en effet allé voir de très nombreuses pièces. Et puis j’ai bifurqué en direction de la danse essentiellement.

DCH : Vous avez commencé votre carrière au théâtre comme interprète de Pascal Rambert. Pouvez-vous nous dire ce que vous a transmis ce metteur en scène ?

Vincent Thomasset C’est une bonne question, qui m’est rarement posée. Je ne sais pas ce qu’il a pu me transmettre. Ce qui est sûr, c’est que c’était ma première expérience professionnelle. J’ai fait quatre créations avec lui. On se situe forcément à des endroits différents mais, en même temps, quand j’ai intégré son équipe après avoir suivi quantité de stages je me suis familiarisé avec ses outils de recherche spécifiques. On faisait des impros pendant des heures. J’avais ma place pour être sur le plateau. Le droit d’être sur le plateau, même sans parler, durant des heures, de m’y déplacer à ma guise. C’était passionnant. C’est là où j’ai pu, dans ce travail expérimental, explorer les matériaux que sont aussi bien les mots que le corps.

DCH : D’après ce que l’on croit comprendre, vous essayez de fusionner plusieurs éléments distincts : monologues prosaïques, musique, notamment baroque, danse abstraite, contrastes lumineux. En quoi votre danse-théâtre se distingue-t-elle de celle de vos illustres prédécesseurs ?

Vincent Thomasset Plus qu’à fusionner proprement dit, j’aurais tendance à dédoubler. Je travaille sur la figure du double. Dans mes pièces, par exemple, deux personnes apprennent un texte ; l’une qui va le dire en playback et l’autre de vive voix. Quant à la forme de la danse-théâtre, pour moi, ce que je produis serait plutôt du théâtre-danse. Je viens du théâtre et je travaille avec des danseurs. Je tends vers la danse.

DCH : On a la sensation que, loin de se mixer aux autres sous forme opératique, chaque expression alterne avec celles-ci, que chacune est coupée cut dans son élan ou sa durée, non pour des raisons sémantiques mais rythmiques. 

Vincent Thomasset Oui, c’est ça. C’est l’impression qu’on peut avoir aussi dans cette pièce où l’on retrouve ce phénomène d’alternance, de séquençage. Les dialogues entre les protagonistes permettent également des croisements. Un dialogue entre deux personnes pourra être pris en charge par les quatre. Et on a la possibilité de juxtaposer mots et gestes. Et parfois, bien sûr, de les faire se rencontrer.

DCH : Comment pourrait-on qualifier le style théâtral de vos interprètes ?

Vincent Thomasset :Je ne saurais dire quel type de théâtre m’a véritablement inspiré. Mon travail vise à créer mes outils et, si possible, mon propre langage. Créer son propre style, on essaie tous de le faire. Je crois à un théâtre singulier, qui sorte des sentiers battus mais demeure accessible à tous. Il arrive que des gens qui ne vont que rarement au théâtre m’avouent : « Ah, je ne pensais pas que j’aimerais ! » Je tiens à garder un rapport très direct avec les éléments, à aborder les choses simplement, sans que le public n’ait besoin d’un bagage culturel ou d’un savoir littéraire. Disons donc que mon style se veut épuré. Physique et, je l’espère, jouissif !

DCH : La manière un peu docte qu’ont les personnages d’énoncer des textes somme toute banals peut faire penser au théâtre de l’absurde. Qu’en dites-vous ?

Vincent Thomasset : Oui, c’est tout à fait cela. Les mots sont assez simples mais, dans Ensemble ensemble, les personnages essaient de mettre des mots sur des choses fuyantes, des sensations, des moments particuliers qui peuplent l’existence. Je ne sais pas si on peut qualifier cela d’absurde, car ce n’est pas le but poursuivi, mais j’aime à croire que l’on peut travailler avec le langage sans forcément aborder un sujet précis. Autrement dit, que l’on peut travailler sur la disparition du sujet, sur le langage lui-même. 

DCH : La pièce est composée de neuf textes de votre plume.

Vincent Thomasset : Oui, effectivement, je suis l’auteur de huit des neuf textes. J’ai inséré une partie de l’interview d’une personne dont j’avais trouvé par hasard le journal intime au marché aux puces.

DCH : Pouvez-vous nous dire ce qui a guidé leur agencement ?

Vincent Thomasset : Ce travail sur la structure s’est fait en cours de création. Les textes sont arrivés à mi-parcours, au bout d’un mois de répétitions, ainsi que les dialogues, parce je considère qu’on ne peut pas écrire des dialogues comme ça. Pour moi, c’est donc plutôt un travail de composition que de mise en scène. Je n’ai pas voulu raconter d’histoire. Il s’agit d’une combinaison qui découle du texte autant que de tel ou tel interprète à tel ou tel moment.

DCH : Comment se sont créées les suites de mouvements ou de pas de danse ? 

Vincent Thomasset : Dans cette pièce, particulièrement, le travail chorégraphique s’est appuyé sur l’apport des interprètes. Lorenzo De Angelis, avec qui je travaille depuis longtemps, s’est emparé de la situation avec ses matériaux à lui, ses contraintes, ses objectifs. Sa partition chorégraphique était pour partie régie par le texte. Je n’ai fait que le voir avancer sans vraiment le diriger. Dans cette pièce-là, réellement, le travail a été assumé par les interprètes et accompagné par moi.

DCH : La danse est sans doute plus vulnérable que d’autres arts puisque deux ou trois mesures musicales sont susceptibles de l’éclipser. Comment peut-elle résister à la satellisation de l’acte théâtral ?

Vincent Thomasset : La question de la musique est le sujet de ma dernière pièce en date, Carrousel, où je mets en scène les Lettres patentes du Roy pour l’établissement de l’Académie royale de Danse en la ville de Paris où l’on posait déjà la question de l’indépendance de la danse par rapport à la musique. Pour ma part, je veille à ce que la relation danse-musique soit équilibrée.

Propos recueillis par Nicolas Villodre

Ensemble, ensemble : Mercredi 5 et jeudi 6 février 2020 à 19h30 au Carreau du Temple
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