Entretien avec Olivier Meyer

Le directeur du Théâtre de Suresnes Jean-Vilar et du Festival Suresnes Cités Danse nous livre les clefs de sa programmation qui laisse une grande place à la danse, toute en audaces et en fidélités, avec une attention soutenue aux différentes écritures chorégraphiques. 

Danser Canal Historique : Comment définiriez-vous cette 29édition de Suresnes Cités Danse ?

Olivier Meyer : Cette édition est une programmation coups de cœur, enracinée dans des fidélités et des audaces. Nous avons toujours été attentifs à des talents, parfois en devenir, mais tous ou presque, ont fait de belles carrières depuis. Pour la plupart, ce sont des artistes que j’accompagne depuis des années. Rappelons-nous qu’Ousmane Sy dit Baba, triomphait dans Macadam, Macadam de Blanca Li en 1998. Amala Dianor, a fait ses premiers pas professionnels en 2003 dans Play Back de Régis Obadia et c’est à Suresnes qu’il a créé sa première chorégraphie, Crossroads, en 2012, avant même qu’il ne fonde sa compagnie. C’est d’ailleurs pourquoi il m’a toujours dit qu’il n’oublierait jamais Suresnes ! Jann Gallois était interprète dans le Roméos et Juliettes de Sébastien Lefrançois en 2009 et nous avons, bien entendu, coproduit dès 2014, ses toutes premières créations, bien avant que les théâtres ne se l’arrachent – et c’est tant mieux ! Je pourrais aussi ajouter Ingrid Estarque, qui a illuminé le (S)acre de David Drouard (2018), Mellina Boubetra découverte dans l’étincelant Finding Now d’Andrew Skeels, ou Maxime Cozic venu en 2016 et qui figure sur l’affiche du festival cette année. Mickaël Le Mer a été programmé de nombreuses fois, sans parler des plus anciens comme Kader Attou ou Farid Berki qui sont arrivés dans les toutes premières éditions de Suresnes Cités Danse. Le festival s’est toujours attaché à suivre autant que découvrir !

DCH : Le secret de Suresnes Cités Danse ne tient-il pas à cette pluralité d’esthétiques, de générations, qu’il s’agisse des spectateurs ou des chorégraphes ?

Olivier Meyer : Nous tenons beaucoup à cette pluralité. Ousmane avait 22 ans quand il est venu la première fois, et Kader Attou, en 1993, était tout jeune. Aujourd’hui, ce sont Maxime Cozic, Mellina Boubetra, Naomi Fall  Camille Regneault et Julien Saint-Maximin qui prennent la relève. D’ailleurs, ce qui ressort de ce festival, est l’ouverture de langages chorégraphiques, d’influences géographiques, musicales, culturelles et générationnelles diverses. Comme un écho à Africa 2021, nous rendons hommage à cette Afrique avec les Comores, le Sénégal, le Burkina Faso, l’Algérie… tandis qu’au plan musical, se croisent Mozart, Awir Léon, Beethoven, Julien Lepreux, entre autres.

DCH : Vous accordez depuis toujours une grande attention aux présences féminines dans le hip-hop et dans Suresnes Cités Danse. Qu’en est-il pour cette édition ?

Olivier Meyer : Le hip-hop n’est pas, et peut-être n’a jamais été, seulement une affaire d’hommes. Personnellement, je n’ai jamais apprécié particulièrement le côté mâle et martial de la discipline. A Suresnes, nous participons depuis longtemps à promouvoir les talents féminins, et nous avons développé la place de femmes interprètes et chorégraphes. Cette 29édition comprend cinq femmes chorégraphes, Mellina Boubetra, Ingrid Estarque, Naomi Fall, Jann Gallois et Camille Regneault et vingt-et-une danseuses.

DCH : Il faut dire qu’avec les neuf danseuses de la création d’Ousmane Sy, les femmes sont à l’honneur ! Pouvez-vous nous parler de cette création qui fera l’ouverture du festival ?

Olivier Meyer : Je lui ai demandé une création spécifique pour Suresnes Cités Danse, dans le prolongement de Queen Blood, avec neuf filles sur le plateau, toutes danseuses d’exception. La chorégraphie s’appuie à la fois sur la virtuosité de chacune et sur leurs identités. Elles sont issues de tous les styles du hip-hop, et sont les reines de l’afro-house, entre gestuelle aérienne et ancrage pulsionnel. Ça s’appelle One Shot pour une pièce qui ne sera donnée qu’une seule fois mais sera captée par France Télévisions. Pour moi, cette pièce est comme un manifeste de sortie de confinement. Elle fait eploser la joie de danser, d’être sur scène. Et en ce moment, les gens éprouvent non seulement le besoin d’oublier la réalité, mais je crois également que l’éducation, l’art, la culture sont nos vraies planches de salut.

DCH : L’autre spectacle phare sera celui d’Amala Dianor, en compagnie de trois figures de la danse contemporaine africaine. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Olivier Meyer : Il s’agit en effet du Sénégalais Alioune Diagne, du Burkinabé Ladji Koné et de la Malienne Naomi Fall. Neuf danseurs, une pleïade de talents pour une pièce ambitieuse qui explore les nombreuses facettes d’une Afrique très contemporaine. Pour Amala, cette création est une manière de mettre à l’honneur la créativité chorégraphique de la jeunesse africaine. Suite à la crise de la Covid 19, le calendrier de création du projet, initialement prévu en 2020 a été reporté. C’est donc à Suresnes Cités Danse que Siguifin, qui signifie « monstre magique » en bambara sera créé.

DCH : Outre Suresnes Cités Danse, la programmation danse du Théâtre de Suresnes Jean-Vilar se fait remarquer par son abondance cette saison…

Olivier Meyer : Je n’ai jamais programmé autant de danse hors festival à Suresnes. Mais c’est évidemment lié aux nombreux reports dûs à la crise sanitaire. Nous allons présenter Narcissdes frères Thabet, que nous coproduisons. Là aussi, une histoire de fidélité. Nous avions déjà produit et créé à Suresnes leur première pièce, Rayahzone, en 2012. Narcissest un spectacle total proche de l’opéra, accessible à tous, qui convoque la Grèce mythologique et celle du rebetiko, ce blues mi-oriental mi-tzigane. Ils seront quinze sur le plateau. Six danseurs accompagnés par un comédien et neuf musiciens-chanteurs, dont une mezzo-soprano, qui interprétera des airs polyphoniques médiévaux et du Vivaldi.

DCH : Hors créations, vous faites le choix de programmer des spectacles à effectifs importants avec une attention soutenue à la jeunesse. Pourquoi ?

Olivier Meyer : Comme vous le savez, notre plateau a été agrandi récemment, nous avons inauguré la nouvelle scène en février dernier, ce qui est une très belle opportunité pour la danse. Nous avons fait le choix de programmer des troupes ou des compagnies avec un nombre de danseurs importants sur le plateau, et dont les spectacles réunissent dans une même soirée des artistes différents mais qui possèdent de véritables écritures chorégraphiques. C’est le cas de la jeune troupe IT Dansa, un ballet junior bouillonant de talent composé de seize danseurs de différents pays. Ils viennent avec des pièces d’Akram Khan, Alexander Ekman, mais aussi des chorégraphes espagnols peu connus en France, comme Lorena Nogal, Montse Sánchez et Ramón Baeza. 

Dans le même esprit consistant à mettre en avant les jeunes talents, nous recevons l’Ensemble chorégraphique du Conservatoire de Paris, avec Ennemy in The Figure, un chef-d’œuvre de William Forsythe, une création de Maud Le Pladec et la magnifique Danse des éventails d’Andy DeGroat, chorégraphe récemment disparu.

 Dominique Brun, chorégraphe spécialisée dans la reconstitution historique, viendra clore la saison avec une soirée Ballets Russes exceptionnelle, comprenant les recréations du Sacre du printemps de Nijinski, de Noces de Bronislava Nijinska, et d’une réinvention du Boléro co-signée avec François Chaignaud.

Propos recueillis par Agnès Izrine

Festival Suresnes Cités Danse du 8 au 31 janvier

Plus d’infos https://www.theatre-suresnes.fr/saison/

 

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