Entretien avec Mithkal Alzghair

L’histoire du Syrien Mithkal Alzghair est pleine de coups de théâtre. Et elle est directement liée à son trio Déplacement. A voir du 12 au 14 avril à POLE-SUD, Strasbourg dans le cadre du festival Extradanse.

Danser Canal Historique : Mithkal Alzghair, quand nous voyons votre trio Déplacement, avec lequel vous avez remporté le concours Danse élargie en 2016, cette pièce nous semble être en lien avec la violence, la guerre et en même temps avec les danses traditionnelles.

Mithkal Alzghair : C’est pas si faux  !  Quand j’ai commencé les recherches pour Déplacement, j’étais en train de me questionner sur moi-même.  En vivant en France depuis plusieurs années, mon statut de réfugié se transformait progressivement en celui d’artiste. En même temps la guerre en Syrie devenait de plus en plus intense.

DCH : D’où venez-vous exactement ?

Mithkal Alzghair : Je viens de la Soueïda, une région montagneuse et volcanique dans le sud du pays. C’est une très belle région qui a su résister aux occupations ottomane et française. Les habitants y ont développé une relation très intense avec la terre, les racines et les traditions.

DCH : Quelles sont les danses traditionnelles avec lesquelles vous avez grandi ?

Mithkal Alzghair : Le Dabke ! Cette danse appartient à la Syrie, la Palestine, le Liban, la Jordanie et de parties de l’Irak. Mais le Dabke ressemble tout à fait aux danses traditionnelles grecques que j’ai également étudiées. Ce sont des danses qui partent du pied et passent par la marche. Dans chaque région, l’approche est différente. En Soueïda, l’histoire régionale fait que le Dabke a un lien particulièrement intense avec la terre.

DCH : A quel âge avez-vous commencé à danser ?

Mithkal Alzghair : J’avais trois ans. Nos danses faisaient partie de toutes les fêtes, comme les mariages etc. A douze ans, j’ai commencé à faire du théâtre. C’est le travail corporel sur scène qui m’a plu le plus. Ensuite j’ai lu beaucoup de pièces. A dix-huit, ans je voulais entrer à l’académie dramatique, mais je fus refusé. C’est là que j’ai découvert qu’à Damas on pouvait aussi étudier la danse.

DCH : Des études chorégraphiques à Damas consistaient en quoi ?

Mithkal Alzghair : C’était du ballet, enseigné par des maîtres russes très conservateurs. C’était assez militaire dans l’esprit.

DCH : Comment avez-vous pu immigrer en Europe ?

Mithkal Alzghair : J’avais la chance de pouvoir prendre l’avion. J’avais un visa touristique de trois mois et j’ai postulé pour les études d’ex.e.r.ce au Centre Chorégraphique National de Montpellier où j’ai été accepté. J’ai rencontré Omar Rajeh et Mathilde Monnier à Beyrouth où j’ai aussi croisé d’autres chorégraphes. C’est à Beyrouth que j’ai compris que Montpellier était l’endroit qui me permettrait de réaliser mes idées. Depuis Damas, c’était impossible.

DCH : Auriez-vous envie de développer la danse contemporaine à Damas comme Omar Rajeh a réussi à le faire à Beyrouth ?

Mithkal Alzghair : Bien sûr. Nous avons beaucoup de talents à Damas et j’aimerais bien y retourner, fort de mon expérience. Mais ça nécessite la liberté, et il n’y en a pas, ni politiquement ni socialement. De toute façon, je ne peux retourner au pays parce que j’y suis indésirable et signalé comme déserteur. Comme beaucoup de jeunes Syriens, je cherchais une voie pour éviter les deux ans de service militaire. La mienne était la danse. Et même si j’arrivais à rentrer au pays, j’y serais immédiatement obligé à rejoindre l’armée. Ces dernières années, tout espoir de pouvoir retourner en Syrie s’est brisé.

DCH : En effet, il y a peu d’espoir d’assister à la chute d’Assad. Quels rapports entreteniez-vous avec le mouvement démocratique syrien ?

Mithkal Alzghair : Le « Printemps arabe » s’est déclenché quelques mois après mon arrivée en France. Mais en Syrie, la situation était très différente de celle en Tunisie. Presque tous les activistes syriens étaient obligés à quitter le pays pour sauver leurs vies. Le gouvernement avait fermé le pays à tous les journalistes étrangers et la seule source d’information pour les gens à l’extérieur était Facebook. J’ai donc diffusé autant que possible ces informations en Europe. Ensuite j’ai lié mes recherches dans le cadre de mes études à ex.e.r.ce à la question de la transposition sur scène d’actes contestataires. Le Dabke est le lien entre moi et le réel en Syrie.

DCH : Comment vont votre famille et vos amis dans cette guerre d’une cruauté extrême ?

Mithkal Alzghair : Bien sûr, il arrive régulièrement qu’on apprend, via Facebook, la mort d’un ami ou que des lieux qu’on connaît sont bombardés. Mais c’est dur de devoir en parler tout le temps. Heureusement, ma famille continue à vivre chez elle, dans la maison que mon père a construite de ses propres mains quand il avait vingt ans. Ma famille cultive de la vigne, des olives, des figues et des légumes. Elle a aussi quelques chèvres. La région est célèbre pour ses vignes dont on produit essentiellement de l’Arrak. On y produit aussi un peu de vin.

DCH : Que signifie pour vous aujourd’hui le fait de porter le Dabke sur des scènes occidentales ?

Mithkal Alzghair : Comme la marche en est le mouvement de base, le Dabke renvoie à tous ceux qui sont obligés de quitter leurs lieux de vie. « Déplacement » est un acte de protestation pacifique et libre. J’introduis quelques éléments de marche militaire. C’est bien l’armée qui est la source de tous les problèmes. Mais il s’agit aussi de travailler sur la cadence, le rythme et le mouvement, pour questionner la danse contemporaine occidentale: Comment travaille-t-on aujourd’hui avec des formalismes? JE propose aujourd’hui des ateliers autour de ces questions.

DCH : Pouvez-vous nous présenter les deux autres interprètes de Déplacement ?

Mithkal Alzghair : Rami Farah est Syrien et a commencé les études en danse à Damas en même temps que moi. Il réalise aussi des films documentaires? Nous nous sommes recroisés en France et je voulais absolument qu’il participe à cette pièce. En Syrie il était activiste. Il filmait la réalité. Quand le régime a commencé à le menacer, il était obligé de partir. Shamil Taskin vient d’Istanbul où il est retourné vivre. Je l’ai rencontré pendant ma formation à Montpellier.

Propos recueillis par Thomas Hahn

Au Festival June Events le 10 juin à 19h30 au CDCN Atelier de Paris

Du 12 au 14 avril 2018 à POLE-SUD, CDCN Strasbourg dans le cadre du festival Extradanse

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