Entretien avec Jean-Christophe Maillot 

Le directeur des Ballets de Monte-Carlo crée le 26 avril prochain au Grimaldi Forum de  Monaco Abstract/ Life, sur une musique originale de Bruno Mantovani. Un ballet charnière, qui marque un tournant dans sa méthode de travail et sa conception de la danse. Entretien.

Danser Canal Historique : Avec le Violin Concerto de Balanchine sur l’œuvre homonyme de Stravinski, et ce concerto pour violoncelle commandité à Bruno Mantovani par le Printemps des Arts de Monaco, cette série de représentations semble placée sous le signe de la musique…

J.C. Maillot : A cent pour cent. C’est d’abord la musique qui est en avant dans ce programme. Celle de Stravinski est la source d’inspiration première de Balanchine, qui a composé sa pièce sur la partition. Quant à Bruno Mantovani, avec qui j’avais déjà travaillé en 2004 pour le ballet « Miniature », il a littéralement imaginé sa musique en pensant à mon travail. C’est la première fois qu’un compositeur me dédit une œuvre Dans cette soirée, nous avons comme point commun, avec Balanchine, le fait que chacun de ces compositeurs ait écrit l’œuvre pour qu’elle soit chorégraphiée.

Concernant Balanchine, il s’agit pour la compagnie de renouer avec une histoire qui est la nôtre puisque notre répertoire comprend dix-neuf pièces de lui, que nous n’avions pas dansées depuis dix ans. En travaillant avec des chorégraphes tels que Marco Goecke ou Sidi Larbi Cherkaoui, nous avions pris des directions différentes et avions un peu perdu cette spécificité du travail académique propre à Balanchine. Pour retrouver cette voie, j’ai engagé ces trois dernières années de nouveaux danseurs plus formés à ce style. Dans cette démarche, la création puis la reprise de  La Mégère apprivoisée ont été des éléments clés.
 

DCH : L’opposition entre les deux mots du titre, Abstract et Life, reflète-t-elle la tonalité de votre création ?

J.C. Maillot : Oui, absolument. Abstract est le titre choisi par Bruno Mantovani pour son concerto (et Balanchine, qui ouvre la soirée, peut être considéré comme un maître de l’abstraction-. Mais ce qui m’intéresse est toujours ce moment où l’abstraction bascule dans une certaine forme de narration et raconte des histoires. Ainsi, il m’arrive souvent de penser que nos déambulations, si on les regarde d’un peu haut, peuvent être vues comme de pures chorégraphies abstraites dont nous ne possédons pas le sens. Pourtant, chaque trajet est relié à une micro histoire individuelle, derrière laquelle se cache toute une vie. De même, dans la musique, je suis sensible à la mélodie, trop souvent tenue à distance par les compositeurs contemporains. Chez Stravinski par exemple, comme d’une certaine façon chez Mantovani, la complexité de la structure n’empêche pas l’artiste de laisser par instants libre cours à son imagination. En résumé, il y a dans cette pièce un travail important, formel et abstrait, de contrepoint par rapport à la musique, mais aussi des moments fugaces racontant quelque chose qui nous appartient et nous fait réagir émotionnellement : d’où son titre.

DCH : Après plus de quatre-vingts ballets, que représente pour vous cette nouvelle œuvre ?

J.C. Maillot : Elle incarne un moment charnière dans ma relation à la chorégraphie certaine façon, par la frustration de n’avoir pas pu poursuivre ma carrière d’interprète au-delà de l’âge de vingt-trois ans. Ce que je créais pour mes danseurs était un prolongement de ce que j’aurais aimé moi-même danser sur scène. Mais passé cinquante ans, le corps ne réagit plus de la même façon. Je ne peux plus, comme je le faisais auparavant, expérimenter ma gestuelle ni sur moi-même ni sur les quelques solistes qui ont énormément nourri mon inspiration tels que Bernice Coppieters (qui a pris sa retraite d’interprète et est devenue maître de ballet et assistante du chorégraphe). D’où cette interrogation cruciale : Mon écriture va-t-elle s’appauvrir si je ne la mets plus directement en mouvement ?

A ce moment charnière, j’ai réalisé que j’avais à ma disposition une très importante banque de données chorégraphiques : mes propres pièces, dont je n’avais jusqu’ici jamais fait usage, m’étant toujours interdit de reprendre une suite de mouvements déjà utilisés ailleurs. Il y avait là tout un vocabulaire passé à la trappe, une palette de couleurs inexploitées que j’ai eu envie de retravailler et de m’approprier. Sans me confronter physiquement à la création, je puise ainsi dans mon propre ‘data center’ pour mettre en œuvre un nouveau type d’écriture. J’avais déjà entamé ce mode de fonctionnement avec Aleatorio en 2016 (voir article) et même, d’une certaine manière, en créant il y a cinq ans La Mégère apprivoisée pour le Théâtre du Bolchoï. C’est assez fascinant de voir comment, à partir de deux ou trois phrases d’une ancienne pièce, on ouvre des horizons nouveaux. Ce n’est plus l’état émotionnel particulier provoqué par l’improvisation en studio, mais c’est un nouveau système de création où la pensée remplace l’instinct.

DCH : En quoi ce processus de composition a-t-il influencé le style même de la pièce ?

J.C. Maillot : Il y a cinq ans, j’aurais pris la partition de Bruno Mantovani et chorégraphié dessus pas à pas. Mais aujourd’hui, je suis déjà tellement en adéquation avec sa structure que, si j’avais procédé ainsi, la danse aurait été redondante par rapport à la musique. Je ne le suis pas senti dans l’obligation de répondre à chaque note par un mouvement, mais plutôt d’inventer une gestuelle musicale. Par essence, un danseur est toujours en adéquation avec la musique, pourvu que celle-ci soit intéressante. En recevant la partition, j’ai donc considéré qu’elle était le support d’une sorte de dialogue artistique auquel ma danse allait apporter une réponse. L’univers sonore déployé dans ce concerto m’a fait penser à une sorte d’après-monde de science fiction, peuplé de créatures étranges, comme après une explosion nucléaire. Même si la musique est découpée en parties orchestrales et solos instrumentaux, elle se présente comme une entité complète et c’est ainsi que je l’ai abordée.

DCH : Vous avez reçu cette année un Life Time Achievment Award du Prix de Lausanne. Comment considérez-vous rétrospectivement votre parcours ?

J.C. Maillot : A cinquante-huit ans, l’essentiel a été dit ! Je ne sais pas définir mon style, sinon que je ne ressemble à personne et que je reste un chorégraphe atypique. Mais je suis de formation académique et je ressens le besoin de revenir à cela, que ce soit en terme de virtuosité ou de retour à la pointe par exemple. Ainsi, la « Coppélia » que je créerai la saison prochaine sera imprégnée de cette écriture. Lorsque j’ai commencé ma carrière dans les années quatre-vingts, c’était le pire moment pour la danse académique. J’ai donc passé quinze années à dire et montrer que je n’étais pas celui que j’étais. Bien sûr, j’ai aussi apprécié les propositions de la danse contemporaine et il est important de toujours chercher à se renouveler.

Mais j’apprécie le fait qu’un piqué arabesque ne soit plus un objet de scandale ! En revenant à ce qui fait mon écriture, j’ai le sentiment de réaliser la synthèse de tout ce que je suis. Je vais continuer à chorégraphier, mais un peu moins qu’auparavant, tout en développant ces nouvelles recherches autour de mon vocabulaire gestuel. Pour ne pas s’enfermer dans un style, il est important de se nourrir aussi de rencontres, de découvertes. A cet égard, si je considère les chorégraphes que j’ai invités, qui ont fait leurs débuts sur la scène internationale en travaillant avec les Ballets de Monte-Carlo avant d’être reconnus dans le monde entier, de Jacopo Godani à Marco Goecke, en passant par Sidi Larbi Cherkaoui ou Jeroen Verbruggen, je considère que je ne me suis pas trop trompé !

 

Propos recueillis par Isabelle Calabre.

 

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