Entretien avec Germain Louvet

Germain Louvet a été nommé étoile de l’Opéra de Paris, le 28 décembre 2016 à l’issue d’une représentation du Lac des cygnes.

Votre nomination vous a-t-elle surpris ?
Oui ce qui m’a surpris ce n’est pas tant la nomination le jour J, mais que ça arrive dans ma vie et ma carrière assez rapidement. Les trois dernières années ont été assez intenses, et belles à vivre. Les étapes ont vite été franchies. Donc d’une certaine façon, c’est arrivé à un moment où je me sentais prêt. J’ai néanmoins été  surpris mais j’ai accueilli l’événement avec beaucoup de joie. Le titre d’étoile signifie qu’il faut être paré à faire face aux responsabilités, aux exigences. Encore que les attentes les plus fortes viennent en général de soi-même. Il faut aussi savoir, quand on est nommé jeune, que c’est, le plus souvent, pour ce qu’on va devenir et pas pour ce qu’on est. Donc il faut accepter les progrès à faire, et affirmer sa personnalité de rôle en rôle.

Justement quels sont les rôles qui vous ont marqués ?

Casse-Noisette, dans lequel j’ai été distribué en 2014, était un ballet génial à danser. Mais cela a été aussi l’occasion de travailler avec Aurélie Dupont. C’était déjà très belle aventure avec elle et Léonore Baulac.  Puis le Roméo et Juliette, que j’ai hâte de redanser, même un peu différemment. C’est un moment exceptionnel à vivre tellement ce ballet est bouleversant du point de vue, de la musique, de la mise en scène, de la scénographie, et bien sûr, du drame de Shakespeare. La chorégraphie de Noureev, est très difficile, très lourde, très chargée physiquement et nous amène vite à un état d’épuisement, de folie, mais qui s’accorde très bien dans la grille de lecture de cette œuvre. C’est beaucoup plus ardu que Le Lac sur la totalité. En fait, je rêvais de le danser, même avant Roméo parce que c’est pour moi la représentation d’un rêve, d’un fantasme, du ballet classique par excellence, par sa musique notamment. Il me tenait à cœur car, dans la version Noureev, le Prince a une vraie personnalité, une véritable épaisseur. Au 3e acte, Le Lac, est plein de difficultés et de virtuosité technique. Dans Roméo on ne peut pas dire qu’il y ait un tel moment de démonstration, car la virtuosité est au service de la narration et c’est dur techniquement, mais c’est pas dans la démonstration, alors que dans le Lac quelques moments plus clef où il faut pousser. Donc du coup, Roméo est plus difficile dans la durée, dans l’endurance, dans la complexité de la choréraphie qui contient plein de petities embûches qui se suivent C’est un peu moins stressant sur la technique mais beaucoup plus sur la durée. À 19h30 on voit la montagne à franchir et on se demande si on est capable de finir le ballet. Dans le Lac au contraire, il y a une vraie progression, des temps de repos, on a des objectifs :  L’acte I, l’acte II et la variation lente, le beau pas de deux.  Puis l’entracte, l’objectif est alors de bien « puncher » l’acte III. Ensuite l’acte IV est un vrai plaisir à se laisser emporter par la musique, par sa partenaire.

Quels sont les rôles que vous aimeriez danser ?

J’aimerais beacoup danser les rôles classiques en général, je pense que c’est dans la volonté de la direction. J’ai l’âge et le physique pour le faire. Et pour parler de la saison prochaine, même si les choses ne sont pas fixées, il y a Don Quichotte, donc si je le danse ce sera un vrai challenge car je ne corresponds pas naturellement au personnage, mais ce sera un beau travail de recherche. Et l’occasion de montrer une autre facette de ma personnalité. Les ballets dont je rêve ce sont les grands drames d’amour. Donc Onéguine, est programmé l’an prochain.  Je ne pense pas faire Onéguine, mais sans doute Lensky, et c’est un rôle magnifique que je serais très content d’aborder. Peut-être même davantage qu’Onéguine aujourd’hui, parce que j’ai le luxe d’avoir le temps. Donc autant commencer par Lensky, et prendre mon plaisir dans ce rôle pour interpréter un jour Onéguine. Et la Dame aux Camélias, peut-être pas dès maintenant, mais plus tard j’adorerais me prêter à cette histoire très emblématique au niveau litéraire, artistique et chorégraphique.

Léonore Baulac a les mêmes choix que vous…

On n’est pas souvent ensemble par hasard : on a souvent les mêmes aspirations, pour le contemporain aussi. Je suis très touché par Pina Bausch, c’est très difficile de ne pas l’être maintenant qu’on a un peu de recul sur son œuvre. Moi je regrette presque d’être de ma génération et de n’avoir pas eu la chance de travailler avec elle. Mon rêve serait de danser ses pièces, et de me prêter au jeu.

À l’Opéra nous n’avons au répertoire que Le Sacre du Printemps et Orphée et Eurydice.  Si d’autres pièces y entraient ce serait un de mes rêves. Et Le Boléro de Béjart, un rêve d’enfant, je ne me l’enlèverais jamais de la tête. C’est pour moi un accomplissement absolu.

Quel est l’apport de cette nomination, selon vous ?

Ça m’a vraiment donné non pas une assurance, mais une assurance par rapport à moi-même. C’est la première fois  que je ne me sens pas contraint d’être quelqu’un d’autre, mais juste d’être moi-même. Je le remarque, maintenant que je me sens en dehors de la hiérarchie, libéré de cette structure. Je ne peux pas dire que je me sentais enchaîné avant, mais je me sens plus libre. Ça ne veut pas dire que je travaille moins, ou que je me permets d’être différent, c’est juste vis à vis de moi-même dans ma tête ; je ressens une sorte de soulagement. Je me fixe des objectifs, je veux les atteindre, mais je me sens moins obligé de satisfaire à un modèle. Finalement, mon seul modèle est celui que je me souhaite et pas celui qu’on souhaite pour moi. Ensuite, évidemment, ça apporte un peu d’image, de presse, de visibilité et ce n’est jamais désagréable. Ce sont des outils qui peuvent servir à faire parler de la danse, de nos centres d’intérêts, de nos idées, sur l’art, sur l’histoire de la danse, sur la politique parfois, au cœur de la période, en soi, aujourd’hui, quand on me sollicite, on ne me sollicite plus en tant que danseur de l’Opéra mais en tant que Germain Louvet. Ce sont des petits plus. On n’est pas étoile pour ça mais il faut le considérer.

Etre étoile me donne le sentiment de n’avoir plus qu’à me concentrer sur mes rôles. Donc évidemment bien danser techniquement, avoir un beau mouvement, mais aussi avoir une interprétation juste et profonde qui va toucher le public et je pense que c’est un vrai travail. D’abord parce qu’une interprétation juste n’est pas obligatoirement percutante. Or, j’ai envie de percuter et pas seulement de bien danser. J’ai envie de me bouleverser et d’emmener plus de monde avec moi, je pense que j’en suis encore loin aujourd’hui.

Qui sont les personnes qui vous font répéter pour atteindre cette maturité artistique ?

Aurélie Dupont est très présente à nos côtés. Elle ne nous se contente pas de nous octroyer un titre. C’est très agréable pour nous, car elle peut nous aider de toute son expérience, avoir le recul de la directrice et l’œil de son passé d’étoile qui n’est pas loin. Je prépare toutes les prises de rôles avec Clotilde Vayer avec laquelle j’ai noué  une forme de complicité. Elle va chercher la sensibilité pour donner un sens et non se contenter d’un joli mouvement. Par ailleurs, j’ai beaucoup travaillé avec Stéphanie Romberg, Première danseuse, que  je continuerai à voir, car elle a une générosité qui me fait prendre conscience que parfois je danse « trop petit » ou que je ne projette pas assez mon mouvement.

Vous avez parlé de votre vision de l’histoire de l’art, pouvez-vous préciser ce que vous vous aviez en tête ?

En 2017, on ne peut pas considérer que l’art est là pour faire joli ou pour divertir, même si, dans la programmation de l’Opéra, figurent des ballets qui sont surtout esthétiques et sont surtout témoins d’une époque de l’Histoire de l’art. Dans le sens où certaines périodes ont été plus favorables à l’abstraction pure ou à une narration plus intense, ou à «  l’art pour l’art », comme Théophile Gautier le stipule pour Giselle. Mais je pense qu’aujourd’hui l’art a un message à délivrer et un poids politique au sens large. C’est-à-dire, quelle société  on souhaite, ou on imagine, quelles sont les souffrances qui existent dans la société et sont inivisbles dans notre quotidien ou si visibles qu’on ne les voit plus. Je pense que l’art a cette fonction,  de nous rappeler le vivre ensemble. En tout cas, c’est la vision que j’en ai. Et même si j’ai bien conscience que je ne suis qu’interprète pour l’instant, donc je n’ai pas le pouvoir de créer le message, je compte bien collaborer avec des artistes qui revendiquent cette vision des choses.

Avez-vous le désir de conquérir des publics différents ?

Bien sûr, si c’est possible je le ferai avec grand plaisir et c’est pourquoi, je souhaite me donner une légitimité pour le faire. Je pense que le but est de s’adresser au plus large public possible. Je sais que l’Opéra tend à ouvrir ses portes de façon plus large, que des programmes en ce sens ont été déjà été mis en place comme Dix mois d’école et d’opéra, qui est déjà formidable et permet à des jeunes de pénétrer le milieu artistique. Mais je pense que ce serait bien d’aller plus loin, néanmoins, il faut accepter qu’un ballet comme le Lac des cygnes, par exemple, ne soit pas accessible immédiatement, il faut donc trouver les moyens les plus adaptés pour toucher tous les publics. Et la danse est bien plus médiatique qu’autrefois.

Vous croyez ? Pourtant il y avait plus de diffusions télévisuelles il y a quelques années…

On voyait plus de ballets à la télé mais aujourd’hui on voit plus de petites vidéos je pense que la danse est devenue un outil de communication plus présent. Peut-être parfois à mauvais escient, à travers la pub, la téléréalité, mais en tout cas, dans cette largesse, la danse a un pouvoir de communication bénéfique, le ballet classique revient un peu à la mode, car les gens reconsidèrent l’artisanat, l’excellence qui provient d’un travail de longue durée. Après avoir vu des célébrités apparaître et disparaître aussitôt via les réseaux sociaux… Je pense qu’on a passé un cap, et que les gens reviennent à des valeurs de temps et de talent.

 

Avez-vous remarqué une évolution de la danse classique ?

Oui, dans le langage, le vocabulaire classique. Mais si on parle des interprètes,  par exemple la génération Noureev (Florence Clerc, Laurent Hilaire, Manuel Legris, Elisabeth Platel, Isabelle Guérin, Sylvie Guillem, Monique Loudières) je pense qu’on est encore dans leur lignée, et parfois on ne les atteint pas, c’était une génération douée, des personnalités très fortes, d’excellents techniciens.  On sentait que Noureev les poussait et je pense que par rapport à eux, on n’a pas évolué. Après, si on se réfère à Noureev lui-même, soit trente ans auparavant, on a épuré les lignes, les postions, on est dans quelque chose de beaucoup plus esthétique. C’est aussi le danger parfois.  C’est pourquoi nous travaillons beaucoup sur d’anciennes vidéos. Pour En Sol, par exemple, on a beaucoup regardé les vidéos de Ghislaine Thesmar et Jean Guizerix, ainsi que Susan Farrell et Peter Martins. Si on ne danse pas de la même façon aujourd’hui, on a beaucoup de choses à apprendre de ces personnalités, au niveau du sens qu’ils donnent à leur histoire et à leur mouvement. Il ne faudrait pas perdre cette singularité. L’évolution la plus forte a eu lieu dans le contemporain, au-delà de l’Opéra de Paris. Parce que l’Opéra a une programmation très éclectique, mais qui n’est pas pour moi représentative de ce qui se fait aujourd’hui. Il y a une petite résonnance de cinq à dix ans, entre ce qui va se faire à la MC93, au CND, au Théâtre de la Ville et ce qui vient à l’Opéra. Ce n’est pas une critique. Je trouve que c’est très bien ainsi. Mais ce qui a vraiment changé,  c’est que les gens qui vont au spectacle se demandent ce qu’ils ont vraiment envie de voir. Du joli, de passer un bon moment, ou de comprendre des choses, d’être mis en doute, de s’énerver. Je pense qu’il faut se poser ces questions. Et surtout, quand je vais moi-même voir un spectacle qui m’a ennuyé ou mis en colère, je n’en tire pas forcément une conclusion négative. Au contraire ça me fait réfléchir sur mes attentes, comment la société construit mes attentes, et ai-je envie que la société me les construise ? Je pense qu’on a un regard qui est de plus en plus affiné et diversifié. C’est pouquoi je reviens sur ce que j’ai dit tout à l’heure, que pour l’instant j’étais seulement interprète et je ne me projetais pas autrement. Parce que je suis encore dans cette phase d’assimilition, où je ne saurais trop dire de quoi j’aurais envie, si j’étais dans un processus de création.
J’ai encore du chemin à parcourir parce qu’il faut du temps, pour aller passer ces soirées dehors, mais j’essaie d’aller voir le plus possible ce qui se produit, car Paris est sans doute la capitale du spectacle vivant, et en tout cas de la danse et du théâtre.

Quels sont les chorégraphes contemporains que vous avez vus et aimés ?

Je n’ai pas toujours une bonne mémoire, mais je me souviens de What the Body does not remember de Wim Vandekeybus.  C’était génial. J’ai vu aussi The Dogs Days are over, de Jan Martens, assez hypnotique, très intéressant dans son rapport à l’espace, que j’ai beaucoup aimé. La rétropsective Claudia Triozzi au CND que j’ai beaucoup appréciée…
À l’Opéra, j’ai adoré, Walkaround Time de Merce Cunningham. Ce que j’aime vraiment dans Cunningham, c’est qu’il faut lâcher car il n’y a rien à aller chercher de sens ou d’intention. Du coup l’essence vient après. Le fait de mettre la musique harmonieuse là où ils ne dansent pas, je trouve que c’est vraiment génial d’avoir inversé le processus et pour être amoureux des danseurs, ne rien interpréter et ne rien chercher sauf la justesse des positions, permet de les appréhender encore mieux dans leur intimité et je trouve ça touchant. Je me dis que parfois, on est très frontal, on perd parfois cette intimité là. C’est rare et c’est dommage.

Et à part la danse ?

À part la danse je vais un peu au théâtre, mais je suis novice. Il faut que je prenne le temps de réserver une place. Je vais beaucoup au cinéma, je vois de tout, des blockbusters au cinéma d’Art et essai. Je regarde beaucoup les séries qui sont devenues un bon mode d’expression à condition d’aller dans le qualitatif. Mon grand regret, c’est que je lisais beaucoup plus jeune, et maintenant je n’yarrive plus, du coup j’ai toujours un livre dans mon sac.

Propos recueillis par Agnès Izrine

 

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