Entretien avec Alicia Alonso

Alicia Alonso, directrice du Ballet national de Cuba, est, à 97 ans, une légende et une mémoire vivantes de la danse. Son Giselle, vu récemment à Madrid, est un miracle d’équilibre entre une virtuosité et une expressivité toute cubaines, et un respect absolu du style romantique qui caractérise cette œuvre. On pourra la découvrir dès le 7 juillet à la Salle Pleyel à Paris.

Danser Canal Historique : Vous souvenez-vous avoir voulu être danseuse, ou la danse a-t-elle toujours fait partie de vous ?

Alicia Alonso : Depuis mon plus lointain souvenir, la danse a toujours été pour moi quelque chose d’important. Avant même d’avoir vu un ballet, ma mère mettait de la musique qui m’inspirait des sessions interminables de danse improvisée. J’étais la benjamine de quatre frères, tous savaient que je passais mon temps à danser. Comme mon père était militaire, il a été envoyé en Espagne, et mon grand père espagnol a suggéré que je prenne des cours de danse espagnole. Quand je suis retournée à Cuba l’année suivante, un cours venait d’ouvrir. C’était la société ProArte musicale, j’ai commencé à apprendre le ballet. Les cours étaient donnés sur scène. La première fois que je suis arrivée, il fallait traverser la scène, les autres étaient tous là. Le professeur m’a crié « tu es en retard  ! » Alors j’ai traversé la scène en courant, j’ai été me mettre à la barre, j’ai commencé les exercices et ce fut la révélation. Après le cours, je n’avais jamais été si heureuse. J’avais trouvé le bonheur.

DCH : Quand vous étiez en Amérique, vous avez rencontré les plus grands chorégraphes du moment. Lesquels vous ont impressionnés ?

Alicia Alonso : J’ai travaillé entre autres avec Michel Fokine, Bronislava Nijinski, Antony Tudor, Agnes de Mille, Léonide Massine et George Balanchine. Ils m’ont tous beaucoup apporté mais, sans nul doute, Tudor et Balanchine m’ont tout particulièrement marqué. J’ai appris tout ce que j’ai pu transmettre ensuite dans ma propre école et surtout une chose capitale : C’est l’élève qui doit chercher ce qu’il peut apprendre du professeur. L’erreur de la plupart des danseurs, c’est de croire qu’un seul maître peut tout leur donner et qu’à un moment déterminé, il savent tout et que personne ne peut plus rien leur apporter. On n’arrive jamais à tout savoir. Il reste toujours quelque chose à apprendre si vous savez écouter et regarder. Quelque chose de différent qui vous permet de vous enrichir.

DCH : Comment avez-vous réussi à imposer la danse comme un art primordial à Cuba ?

Alicia Alonso : Cela a été une tâche ardue et longue. Tout d’abord, à cause des préjugés de certains en relation avec le ballet classique qui le voyaient comme étranger à notre culture et à la sensibilité moderne. Néanmoins, nous avons progressé grâce à la réputation du travail réalisé et à ses résultats. Nous avons réussi à démocratiser le ballet au sein de toute la société cubaine, grâce à des spectacles destinés au grand public, ainsi que des conférences destinées aux étudiants et aux travailleurs. Aujourd’hui, le Ballet de Cuba est incroyablement populaire.

DCH : Quelle est la formation idéale pour un danseur ou une danseuse selon vous ?

Commencer à l’âge adéquat par une sélection qui prend en compte les conditions physiques, la musicalité, la créativité naturelle. Ensuite, il est incontournable de suivre un enseignement rigoureux qui forme à la fois dans les techniques académiques ainsi que dans une série de matière complétant la formation.

DCH :Quel est le secret de l’école cubaine pour former des danseurs si excellents ?

Merci beaucoup pour ce compliment. Nous avons une méthodologie propre et nous tentons de former des artistes pour lesquels la technique est un moyen plus qu’une fin en soi.

DCH : Comment avez-vous réussi à avoir dans votre compagnie autant de garçons, et d’une manière plus générale, comment se fait-il qu’il y ait autant de danseurs étoiles cubains de par le monde ?

Alicia Alonso :  L’intégration des hommes a été un processus car, au départ il y avait de nombreux préjugés sur la danse masculine. Aujourd’hui, tout cela est derrière nous, nous faisons passer des auditions, nous avons beaucoup de garçons, parfois plus nombreux que les filles. Nous organisons des conférences sur l’art du ballet, en démontrant le rôle de l’homme dans la danse classique et cela permet de faire taire les préjugés. Et puis, nous avons l’avantage de montrer sur scène de vrais hommes et de vraies femmes qui dansent ensemble, pas des machines. Quand il s’agit d’une histoire d’amour, il se passe quelque chose de vraiment sensuel, de vivant.

En effet, il y a aujourd’hui beaucoup de danseurs cubains dans les compagnies internationales. Par chance, les Ecoles forment chaque année de nouveaux danseurs qui constituent la relève pour ceux qui partent vers d’autres compagnies.

DCH : Quelle est, selon vous, la spécificité du Ballet national de Cuba ?

Alicia Alonso : Nous sommes une compagnie nationale, avec notre propre école, qui reflète notre culture et notre idiosyncrasie. Nous suivons le répertoire classique avec beaucoup de rigueur mais nous n’oublions jamais que nous dansons pour un public de sensibilité contemporaine. Chaque geste doit avoir une signification profonde pour celui qui l’interprète sinon, ça devient une pure gymnastique. Les danseurs doivent trasmettre une émotion, ou la danse classique n’a plus aucun sens. Au ballet de Cuba, nous essayons de produire des artistes qui respectent l’esprit du ballet original classique plutôt que se contenter d’être juste de brillants techniciens.

DCH :Selon vous, quelle est la différence entre un bon danseur et un grand artiste ?

Alicia Alonso :  Le grand artiste transcende la technique, il la convertie en une nature propre. Il n’en manque pas, au contraire, il la domine jusqu’à en faire quelque chose de propre, spontané et c’est avec elle qu’il crée l’art.

DCH : Vous avez été l’une des plus grandes Giselle du monde. Comment concevez-vous son interprétation aujourd’hui ?

Alicia Alonso Giselle est une œuvre majeure qui a transcendé les époques. Elle demeure ainsi si on l’interprète avec respect et créativité. Il faut accentuer le style romantique, mais comme je l’ai déjà dit, il faut aussi savoir présenter un personnage dépouillé de tout ce qui est superflu pour qu’il arrive au spectateur dans sa plénitude.

Votre propre interprétation s’est-elle modifiée au long de toutes ses années, et si oui, comment ?

Alicia Alonso :  Mon travail sur le personnage, dans la version complète de Giselle, n’est jamais resté statique. J’ai constamment recherché de nouveaux détails, en essayant de l’enrichir et de lui donner tout son sens. Je n’ai jamais dansé deux fois la même Giselle, je sentais chaque nouvelle représentation comme un acte créatif original, même si, bien sûr, il existait toujours une base dramaturgique, esthétique et un traitement chorégraphique communs. Il y a tant de façon possible de danser Giselle. Sans transgresser ni le style, ni la chorégraphie. Toutes sortes d’éclairages sont possibles dans chaque scène. On peut mettre l’accent sur tel ou tel aspect du personnage tout en respectant la trame générale. Giselle peut être simple ou ingénue, ou peut-être plus lyrique. Elle peut être la vivacité même ou un peu languide. Elle peut être frappée par la tragédie par surprise ou elle peut, dès le départ, être assombrie comme par une prémonition de son destin. Il y a bien sûr des constantes dictées par la dramaturgie du ballet à respecter. Mais elle peut être une petite paysanne innocente et posséder aussi une grande spiritualité. Au second acte, mon but était de faire voir le côté éthéré et évanescent du spectre qui reprenait vie sur la scène de par la force de l’amour humain très terrestre.

DCH : Vous avez créé votre version de Giselle, et vous avez dit que c’est à Paris que vous aviez pris la version qui est aujourd’hui dansée par le Ballet de Cuba, mais aussi dans beaucoup d’autres compagnies dans le monde. Qu’est-ce que cette version a de différent des autres?

Alicia Alonso : Nous travaillons sur l’essentiel en conservant l’esprit romantique avec une dramaturgie logique, dépourvue de tout ornement superflu. Nous gardons à l’esprit l’évolution de la technique postérieure à l’œuvre, bien que celle-ci s’utilise toujours dans sa relation avec l’atmosphère, avec le style. C’est une Giselle faite pour le public d’aujourd’hui mais sans anachronisme, avec un respect du style et des modes d’expression de l’époque.

 

DCH : Et pour Don Quichotte, quelles sont les spécificités de votre version ?

Alicia Alonso :  Elle est née de la volonté de respecter au maximum le personnage de Don Quichotte, d’étudier sa philosophie. Nous préservé l’authenticité des danses inspirées des genres du folklore espagnol. Il s’agit surtout de ne pas rompre avec l’aspect divertissant du ballet original créé par Petipa.

DCH : Selon vous, doit-on toujours adapter les ballets classiques et jusqu’où peut aller cette adaptation ?

Alicia Alonso :  Adapter mais ne pas trahir la dimension classique. On peut y ajouter des codes propres au langage théâtral modernes mais il faut le faire de manière imperceptible. La tâche de l’adaptateur est de présenter une œuvre abordable pour le spectateur d’aujourd’hui mais sans trahir les scènes classiques dans leur langage et leur style. C’est là que réside tout le défi, c’est là que se mesure le talent du metteur en scène.

DCH : Que pensez-vous de la façon dont évolue le ballet classique aujourd’hui ?

Alicia Alonso :  Il y a des aspects préoccupants. Pour certains, tout ce qui a du style, de l’ancienneté, est perçu comme quelque chose de dépassé qui doit être changé. D’autres considèrent la technique comme une fin en soi et non comme un moyen.

 DCH : Quel doit être selon vous, l’avenir du Ballet National de Cuba ?

Alicia Alonso : Je souhaite le meilleur futur pour le Ballet National de Cuba, qu’il conserve et exalte sa réussite, et qu’il aille de l’avant. La vie ne s’arrête pas, l’art non plus.

DCH : La disparition de Fidel Castro peut-elle affecter cet avenir ?  Le Ballet va-t-il être aussi bien soutenu qu’auparavant ?

Alicia Alonso : Le Ballet National de Cuba est aux mains du peuple et c’est ainsi que l’a voulu Fidel Castro. C’est une institution respectée et chérie. Son avenir sera celui que choisira le peuple cubain.

DCH : Qu’est-ce qui vous paraît important aujourd’hui?

Alicia Alonso : La paix dans le monde. Sans elle il n’y a pas de futur. Je rêve de l’entente entre tous les êtres humains, la disparition de la violence. Sans tous ces principes, rien n’est possible.

Propos recueillis par Agnès Izrine

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