« El Sombrero », Rafael Estévez et Valeriano Panos

Sans doute fallait-il être un fin connaisseur du flamenco et de l’histoire de la danse pour apprécier pleinement ce Sombrero présenté par Rafael Estévez et Valeriano Panos au 30Festival de Flamenco de Nîmes.

Et à entendre certains commentaires à la sortie du Théâtre Bernadette Lafont, où était donné le spectacle, quelques clés de lecture préalables n’eussent pas été de trop. Mais même dans son relatif manque de lisibilité, cette relecture du Tricorne de Manuel de Falla et Léonide Massine valait le détour, et l’intérêt.

Les deux chorégraphes ont fait le pari d’imaginer une version flamenca de cette œuvre mythique, qui fit entrer en 1919 les danses espagnoles dans le répertoire des Ballets Russes. Un pari cohérent puisque dès sa création, le ballet avait été conçu par ses auteurs comme un concentré d’hispanité.

Sa création avait été suscitée par la rencontre entre Manuel de Falla et Diaghilev, suscitant chez ce dernier le désir de passer commande au musicien d’une pièce intégrant à une composition classique des rythmes tirés du répertoire des danses traditionnelles espagnoles. C’est aussi de Falla qui proposa de s’inspirer d’un récit publié en 1874 par l’écrivain Pedro de Alarcon.

Sous les allures d’un joyeux conte picaresque opposant un meunier, sa femme et le gouverneur de la province - coiffé d’un tricorne - qui la convoite, l’intrigue dénonce l’arbitraire et les abus de pouvoir commis sur les plus pauvres.

Afin d’interpréter le rôle du Meunier (face à Karsavina en Meunière) lors de la création à Londres, Massine avait suivi durant l’année 2018 des cours de flamenco auprès du danseur Félix Fernandez Garcia, comme le rappelait au lendemain de la représentation Rafael Estévez au cours d’une très intéressante Conférence dansée à l’Odéon.

La chorégraphie mêle d’ailleurs figures classiques et pas de flamenco comme dans la fameuse farruca du Meunier, morceau de bravoure masculin de la pièce.

Quant aux costumes, décors et rideau de scène, Diaghilev avait passé commande à Picasso, qui représenta un village andalou et une arène de corrida. Pour le directeur des Ballets Russes, Le Tricorne devait en effet être la synthèse de l’avant garde, du classicisme et du folklore. 

Il était donc plus que légitime de vouloir revisiter El Sombrero (abréviation du titre originel El Sombrero de tres picos) à la lumière de l’histoire des danses espagnoles. D’une tonalité plus sombre que Le Tricorne originel, la pièce multiplie les références.

On y reconnaît même les bombes et les masques à gaz de la Première Guerre Mondiale puisqu’au livret initial, les deux chorégraphes ont choisi de superposer l’histoire de la relation entre Massine et Fernandez. 

D’où une belle évocation des leçons de danse, individuelle et collective, prises par le Russe auprès de l’Espagnol, et une scène de folie finale (au moment de la création du ballet, le danseur de flamenco sombra dans la démence).

La composition musicale mélange des extraits de l’œuvre de De Falla et une partition originale de Dani de Moron, interprétée par ce dernier en live à la guitare avec le chanteur Vicente Gelo.

Les danseurs y sont exceptionnels de précision et de virtuosité, et même sans tout comprendre, on se laisse volontiers porter par la réussite plastique des différents tableaux comme par la forte interprétation des principaux protagonistes. Toutefois, un propos plus clair et une dramaturgie plus resserrée (l’ensemble dure 1h45) auraient mieux servi encore un projet passionnant.

Isabelle Calabre 

Vu au Théâtre de Nîmes dans le cadre du festival de Flamenco le 10 janvier 2020. 

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