« El Encuentro » de David Coria

Le festival flamenco de Nîmes nous a permis de découvrir au théâtre Bernadette Lafont la dernière création de David Coria, El Encuentro (La Rencontre) qui résulte de sa collaboration avec la bailaora Ana Morales et avec le compositeur Jesús Torres.

L’auteur a fait appel, en outre, à plusieurs artistes de son affection : les danseurs Florencia Oryan, Paula Comitre et Rafael Ramírez, le tocaor José Luis Medina qui vient épauler son collègue Torres, le percussionniste Daniel Suárez, les cantaores Antonio Campos et Miguel Ángel Soto « El Londro ».

La troupe au complet, endimanchée, nous accueille au son d’un paso doble guilleret, diffusé en playback, tous et chacun cherchant à attraper le micro sur pied traînant sur scène par hasard pour s’adresser à nous, un gag qui rappelle à la fois Le Discours de bienvenue (1960) de Norman McLaren et le titre du chef d’œuvre immortel de Philippe Clair avec Aldo Maccione, Tais-toi quand tu parles (1981). Les enfants du flamenco étant muets, il leur faut pour s’exprimer les moyens de la musique et de la danse. On passe donc aux choses sérieuses. Un pas de quatre très travaillé, visant à l’unisson, et l’atteignant haut la main, orné de motifs orientalistes introduit au chant, autrement dit à l’art qui, jusqu’à il y a peu, était considéré comme majeur en Andalousie. D’une ampleur peu commune dès la première émission, la voix des deux spécialistes convoqués est fortifiée, arrondie, prolongée par des effets de réverbération et d’écho.

Galerie photo © Jean Louis Duzert

Le soliste David Coria est alors vêtu d’une jaquette 1900. Le show s’adresse d’évidence au grand public et restera classique dans l’interprétation des palos, tout au moins pour ce qui est du style guitaristique, de celui du chant et de la frappe des mains et des pieds – les chanteurs ont pris le pli de jouer les palmeros ; les claquements de mains sont depuis un certain temps maintenant soulignés par le caisson péruvien ; Antonio Campos aura l’occasion de se distinguer au tambourin et, surtout, à la caisse claire sur un rythme de saeta pour procession de Semaine sainte.

Dans le domaine du baile proprement dit, le chorégraphe s’autorise néanmoins quelque liberté, quelque fantaisie gestuelle, quelque incartade du côté de la modern dance ou du music-hall : un saut de cabri par-ci, qui vient briser l’aplomb et le maintien dictés par la tradition, un jeu avec un accessoire vestimentaire par-là (cf. le voile de la mariée ou le chapeau cordouan), des chutes, y compris, des passages à croupetons, un travail au sol effectué par sa partenaire Ana...

Galerie photo © Jean-Louis Duzert

Un martinete intense donne le la, attisé ce qu’il faut par la percussion et les coups de bottines. La dépense d’énergie du couple vedette et des excellents danseurs le renforçant est telle qu’elle efface les petites imperfections, les erreurs ou errements de jeunesse. Mais le jeune gens a l’avenir devant lui. Et il progresse très vite, à ce qu’il semble. Viendra le moment où il rompra la synchronie pour développer le contrepoint.

En outre, son indéniable ego est contrebalancé par le sens de l’autodérision dont il fait preuve lors des brèves saynètes transitionnelles – on pense à celle avec les oranges roulant au sol, comme dans la pièce de Preljocaj, Un trait d’union (1989), qui amène au joyeux boléro composé par Miguel Matamoros dans les années vingt, Quien tiró la bomba.

L’alternance des temps forts et de ceux plus faibles, des tapes sèches et des arpèges lyriques, du chant tendre et du cri poignant, de la bulería et de la soleá, de la danse chorale et de la variation, tout cela produit une structure efficace, qui emporte l’adhésion d’une salle pleine, et prête, à craquer.

Le climax – clou ou coda du spectacle – est le taconeo enlevé du chorégraphe (coriagraphe, pourrait-on dire !), dont la longue glissade cliquetée est digne de Bunny Briggs et soulève les vivats. Comme en début de soirée, la compagnie vient faire face au public, bouclant le gala par le gimmick du micro qu’un machino finit par emporter. En lieu et place du speech procrastiné, la sono diffuse la voix vibrante de Lady Day.

Nicolas Villodre

Vu le 13 janvier 2018 au Festival Flamenco de Nîmes

 

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