Crystal Pite : « Body and Soul »

La création long format de la chorégraphe canadienne pour les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris ne tient pas tout à fait la distance.

En 2016, Crystal Pite remportait un succès prodigieux avec Seasons’ Canon, sur une musique de Max Richter, à l’Opéra de Paris. La création mondiale, qui durait trente-cinq minutes, était suivie d’une autre, Blake Works 1 de William Forsythe, tout autant plébiscitée, sur une musique electro-soul-post dubstep de James Blake. En 2019, Crystal Pite revient pour une création long format d’une heure trente-cinq, et, de façon très curieuse, on a l’impression que la chorégraphe et nonobstant ancienne danseuse de Forsythe a voulu réunir dans une seule pièce les deux précédentes !

Body and Soul, puisque c’est son nom, est donc une création en trois parties pour 41 interprètes du Ballet de l’Opéra de Paris, des quadrilles aux étoiles.

La première partie, part d’un récit très court, des indications scéniques que Pite avait écrites pour une autre pièce et qui sont finalement à l’origine de Body and Soul. Ce texte aux accents vaguement beckettiens façon Dramaticules mais en beaucoup trop démonstratif, dit par Marina Hands, est traité comme une phrase musicale qui va servir de point de départ à toute la partition chorégraphique. Celle-ci met en tension le duo, de deux individus, deux groupes, deux êtres, en opposition ou en communion, comme « le corps et l’âme ». A partir de là, Crystal Pite reprend, adapté à cette figure duelle, des modèles de composition éprouvés dans Seasons’ Canon, mais aussi dans In the Event créé pour le NDT 1 et vu à Chaillot la même année, d’ailleurs sur la musique du même Owen Belton. Ce sont des unissons parfaitement réglés qui se déploient en réactions en chaîne, en cascades, en éventails, en houle, effets dominos, etc. Les duos et les mouvements de groupe alternent de façon rigoureuse, et un peu répétitive, comme le feraient solistes et chœurs. La gestuelle a des fulgurances formidables, avec ses torsions, son organicité, ses convulsions et ses extensions de bras, de jambes, ses affaissements.

Elle est portée par un magnifique Corps de ballet des danseurs de l’Opéra de Paris, qui, décidemment, sont très en forme, que ce soit dans les duos bien appariés ou les ensembles. François Alu domine toute cette première partie, mais on remarque aussi Aurélien Houette, Simon Le Borgne, Takeru Costes côté hommes, et pour les femmes, Ludmila Pagliero, Lydie Vareilhes et Marion Barbeau. Les costumes, signés Nancy Bryant, des longs manteaux noirs, chemises blanches et pantalons bouffants, donnent au groupe son unité sombre, distillant un caractère pessimiste ou inquiétant à l’ensemble de cette partie, évoquant des images de guerre, de rébellion, de foule de réfugiés, de damnés de la terre… pour les ensembles, et d’adieux, de conflits, de séparations  ou de détresse pour les couples. La mort est partout présente, et surtout dans le texte que Marina Hands reconfigure dans tous les sens et dans tous les rythmes.

La deuxième partie, reprend, d’une certaine manière, les ingrédients de la première mais en se concentrant sur la figure du duo. Cette fois la musique n’est autre que les Préludes de Chopin, et la voix de Marina Hands se fait plus discrète. La gestuelle est sensiblement différente, écriture à deux corps oblige, et privilégie les portés alanguis, les étirements extrêmes, les cambrés inouis, les entrelacs, les enroulements sensuels, les arabesques plongeantes… Ici encore, les couples de danseurs excellent, particulèrement Lydie Vareilhes et Mickaël Lafon et bien sûr, Ludmila Pagliero et François Alu, mais aussi Léonore Baulac et Hugo Marchand ou Muriel Zusperreguy et Alessio Carbone.

Photos Julien Benhamou/OnP

Ça aurait pu s’arrêter là. On se serait dit que ça reprenait un peu la recette de la précédente, en un peu moins époustoufant, mais après tout, pourquoi pas.

C’est alors que le rideau s’ouvre sur un décor doré extrêmement réussi (scénographie de Jay Gower Taylor) où apparaissent des créatures insectimorphes, en latex collant et rutilant, avec leurs antennes et leurs griffes, qui grouillent sur pointes, tandis que chuchote et chuinte la voix de Marina Hands sur une musique pop rock tonitruante de Teddy Geiger, intitulée, bien sûr, Body and Soul. S’y ajoute une espèce de Yéti assez ridicule avec sa fourure qui pendouille, et ses gestes grotesques. Mieux réglé, ça pourrait être du cabaret, ça reste du divertissement. Le public semble conquis. Malheureusement, ça n’a aucun rapport avec ce qui précède et on se demande encore ce qui a pu inciter Crystal Pite à ajouter cette « fin postiche ».

Agnès Izrine

Le 26 octobre 2019, Palais Garnier. Jusqu'au 23 novembre 2019.

 

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