« Corpi Ingrati » d’Emio Greco et Pieter C. Scholten

Une création très réussie d’Emio Greco et Pieter C. Scholten dans le cadre de Mars en Baroque sur des madrigaux de Monteverdi.

Une rangée de barbelés barre l’avant-scène. Au fond, une pancarte : « Bienvenue dans le Bien ET le Mal ». Le ton est donné. Corpi Ingrati d’Emio Greco et Pieter C. Scholten est une plongée dans l’Enfer du XVIIe siècle, mais surtout dans celui de notre époque.

Corpi Ingrati est une pièce en deux parties. La première fait la part belle au chant avec des madrigaux de Monteverdi (Volgendo Il Ciel, Ballo di Tirsi e Clori) dont on célèbre le 450e anniversaire.  Dans la deuxième partie, la danse s’invite sur scène avec quatre jeunes danseurs du BNMNext (la compagnie Junior du BNM) en plus des quatre chanteurs et des musiciens du Concerto Soave dirigé par Jean-Marc Aymes.

Galerie photo © Alwin Poiana

Il s’agit d’une création originale d’Emio Greco et Pieter C. Scholten qui revisitent Il Ballo delle Ingrate. L’œuvre parle des femmes punies pour avoir refusé de se soumettre aux idéaux patriarcaux et au plaisir masculin. Il y a trois protagonistes, Vénus, Amour et Pluton. Amour se plaint auprès de Vénus qu'il ne trouve pas de femme pour le satisfaire. Pour convaincre les femmes de se soumettre aux hommes, Vénus demande à Pluton d'ouvrir les portes de l'enfer et de montrer les insoumises punies pour l'éternité. Placées derrière un (vrai !) rideau de fer, des ombres punitives attendent une sentence définitive.

Les deux chorégraphes n’y vont pas par quatre chemins : c’est le clip de campagne de Marine Le Pen qui ouvre le bal et fait écho à cette fable. La déflagration se propage et se répercute dans les corps. Profondément politique, engagée, sans concession, la danse d’Emio Greco est une danse de révolte, les corps y sont rebelles, et refusent les messages éructés par les politiques. La danse des Corpi ingrati se fait volontairement allégorique dans ce jardin du Bien ET du Mal qui renvoie à des événements très actuels : droit des femmes, réfugiés, questions de genre face à une société européenne où l’extrême droite gagne des voix chaque jour, à une Amérique trumpiste ou au retour du religieux.  

Galerie photo © Alwin Poiana

Les quatre (formidables) interprètes ont bien l’âge de cette insurrection adolescente et les slogans qu’ils brandissent sont ceux de la jeunesse d’aujourd’hui. Au-delà du discours, c’est dans la finesse du rapport à la musique de Monteverdi que le chorégraphe excelle. Il faut dire qu’il connaît bien l’œuvre du compositeur et avait déjà monté un Orfeo remarquable pour les Ballets de Monte-Carlo.
Les tressaillements des corps pris dans une tourmente infernale traduisent les remous de l’âme. La gestuelle, hâtive, charnelle, porte dans son sillage la menace d’un obscur danger. Mais c’est surtout de rêve et d’émancipation, de droits et de désirs que parle ce Ballo delle ingrate… et les directeurs du Ballet national de Marseille transcrivent parfaitement dans la chorégraphie la multiplicité de sens voulue par Monteverdi.
 
Agnès Izrine
 
Le 11 mars 2017, BNM dans le cadre de Mars en Baroque, Marseille.
 

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