« This Bridge Called My Ass » par Miguel Gutierrez

Six performers latino de New-York déchaînent une tornade queer sur l'ouverture du Festival Montpellier danse.

Entrée en matière totalement décalée pour la 39e édition du Festival Montpellier danse. Centenaire de Merce Cunningham en référence, la programmation y fait large place à la danse américaine, la danse new-yorkaise, les notions d'avant-garde qui s'y rattachent ; cela particulièrement sous l'angle historique. Or c'est un souffle d'actualité caniculaire qui est venu incendier les attentes, avec la première pièce donnée à voir : This Bridge Called My Ass, déchaîné sur scène par Miguel Gutierrez, lui-même performer aux côtés de cinq partenaires.

En temps plus anciens et ordinaires, on aurait dit qu'il y avait là trois hommes et trois femmes. Mais on se tromperait. Dans une tornade du genre, il y a là six personnalités queer, furieusement déterminées à agresser les codes, catégories et assignations. Ce qui n'est pas triste. A noter tout autant : ces six artistes new-yorkais sont tous d'origine latino. Cela change des avant-gardes historiques de la grande modernité des abstractions formalistes américaines, aux rangs presque uniformément blancs.

Il va sans dire qu'en France républicaine jacobine, ces notions sont délicates à manier. On s'y méfie du différentialisme. On traque le communautariste. On vit sous le règne de l'universalisme. Abstrait. Pas de blancs. Pas de noirs. Pas de latinos. Ce serait tout danger que de penser de la sorte. Certes. Mais ramené au réel constaté sur les scènes, cet universalisme proclamatoire se ramène, à peu de choses près, à la réalité suivante : que des blancs dans les gradins, comme sur scène. Et (presque) pas de latinos, de noirs, ni d'Arabes (cette catégorie valant surtout de ce ce côté-ci de l'Atlantique, comme de la Méditerranée, hors hip hop).

Ainsi y a-t-il du manifeste dans This Bridge Called My Ass. Il faut prendre la peine de relire ce titre. Le traduire : Ce pont qu'on appellera mon cul. Soit le détournement, mais complice, du titre de l'ouvrage This Bridge Called My Back (Ce pont qu'on appellera mon dos), qui fut une bible pour le jeune Miguel Gutierrez des années 80, danseur, gay et latino, y puisant à la source des pensées radicales de féministes américaines, homosexuelles et de couleur.

Que vient faire ce cul dans cette affaire ? Il proclame que la charge érotique des corps n'est pas uniformément répartie. Et que, si radicale fût la charge critique contre l'ordre établi par l'avant-garde du Judson new-yorkais, la composition blanche de ce mouvement, découlant physiquement d'un certain ordre des couches moyennes éduquées dominantes de filiation protestante, gardait quelque chose de raide et peu décoiffant. Rien là des frénésies et jubilations cultivées dans d'autres pratiques de la danse, et mises en scène des corps – queer particulièrement, souvent teintées en black ou latino. Une critique esthétique toute formelle n'est-elle pas émoussée quand elle prétend mordre sur l'ordre établi identitaire ?

Galerie photo © Laurent philippe

Voilà ce qui déferle dans les actions de This Bridge Called My Ass. On s'y retrouve à l'intérieur du studio Bagouet du CCN de Montpellier. Ce lieu avait été conçu comme intégralement une cage de scène. Inépuisablement, ce lieu déplace les spectateurs qu'il accueille, dans une position mentalement et corporellement plus agissante que dans d'autres salles. Surtout pour ce spectacle, où le public s'installe par petites sections de gradins, réparties sur tout le pourtour de l'aire de jeu. 

Les six performers y ont l'adresse très directe, regards tendus. Tout l'espace est encombré d'un capharnaüm de ventilateurs, de chaises déglinguées, d'escabots, d'ordinateurs portables, et tous autres accessoires de la vie matérielle contemporaine et quotidienne. Egalement toute une quantité de coupons de tissus forts en couleurs, traînant un peu partout, déformables à l'envi, notamment quand suspendus à un bric-à-brac de tubulures métalliques. Au coeur de tout cela, les artistes se montrent, au sens très fort du mot ; ils exposent leurs corps agissant et connectés de partout à ce tumulte de signes et de fonctions.

On leur trouve parfois une innocence d'enfants, ailleurs de la provocation lubrique, dans leur façon de porter à peine des sous-vêtements à moitié transparents, quand ils ne les enlèvent, les détournent, les partagent, d'autant qu'ils tombent volontiers d'eux-mêmes, sous entre-jambes, et entre-cuisses. A vrai dire tout fluctue, rien n'est stable, tout s'essaye, dans l'incongruité de se brancher une prise électrique dans le cul, martyriser des écrans numériques en y pratiquant du screen-sitting, s'escalader les uns les autres, tomber, et retomber mieux encore, se tripoter, lécher le monde, ramper, s'affaler, tirer, céder, coincer, s'écraser…

Un seul grand arc de rupture dramaturgique vient trancher dans ce désordre orgiaque. Un silence s'installe. Une réduction des actions se préoccupe de déplier les coupons de tissus et les déposer bien en ordre au sol pour y composer un tapis de scène intégral. Changement de régime : quoique trop long, un grand pastiche de télé-novela – genre télévisuel populaire latino par excellence – donne dorénavant toute sa place à des dialogues entre personnages constitués.

Galerie photo © Laurent Philippe

Mais le détournement technologique de ces voix humaines, comme l'hystérisation déjantée des situations (couples, séparations, jalousies, narcissismes, meurtres) ne vaudront que pour exciter la conjonction entre constructions culturelles, performances identitaires généralisées de genre, de race, de classe, ébullition imaginaire sur fond de potentiel insurrectionnel des corps, traînant aux aguets.

Tout cela est étourdissant. Loin d'une quelconque facilité, This Bridge Called My Ass est à situer du côté des entreprises scéniques qui pourraient se casser la figure à tout instant, dont on ne sait trop comment elles tiennent, mais qui, tout en puissance de déplacement et de débordement, finissent par parvenir à bon port. Pour qui accepte d'y larguer les amarres.

Gérard Mayen

Spectacle vu le samedi 22 juin 2019 au studio Bagouet du CCN de Montpellier, en ouverture du Festival Montpellier danse, 39e édition.

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