« Born to be alive » au Manège de Reims

Ce sont les risques de la création : ni Thierry Micouin, ni Aude Lachaise, ni Camille Mutel ne parviennent à convaincre tout à fait, pour la première semaine du temps fort consacré aux productions maison, par le Manège de Reims.

Rarement, on aura été autant désolé de ne pouvoir aimer tout à fait une pièce qu'on aurait voulu adorer : soit Backline, de Thierry Micouin et Pauline Boyer. Qui trop embrasse mal étreint. D'excellentes options pullulent dans cette création, mise à l'honneur de la première soirée du temps fort Born to be alive au Manège de Reims. Mais elles peinent à converger en dramaturgie.

Le chorégraphe, interprète sur le plateau, y collabore de plain pied avec la musicienne expérimentale Pauline Boyer. Pour le dire grossièrement, le dispositif consiste en ce que la musique produite en live découle directement du traitement (réverbérations, échos, amplifications, répétitions, variations, épuisement) des sons émis par le danseur même. En quelque sorte, celui-ci danse en immersion hyperbolique dans la vibration sonore de son être. C'est envoûtant. Et cela n'est pas vain, dans une pièce que travaille une évidente pulsion auto-biographique.

Il faut poser d'emblée que Therry Micouin y est un danseur bouleversant. Il livre un corps calciné, électrisé, tendu à l'extrême, proche des icônes les plus sombres de l'underground légendaire du rock. Lorsqu'on parcourt ses états de service (successivement auprès de Catherine Diverres, Boris Charmatz et Olivier Dubois), on n'a surtout pas affaire à un freluquet inconsistant tombé de la dernière pluie. Sa fulgurance incandescente, l'acuité de sa profondeur déchirée, écorchent magnifiquement le bain sonore tumultueux qu'il agite.

Reste que le dispositif technologique déployé sur le plateau est trop bavard pour l'oeil, avec forêt de micros, labyrinthe de cables, et restitutions vidéos d'impact inégal. L'espace du Manège, grand cirque sous vaste dôme, n'a rien de commode. Il concentre l'attention, mais tout en dispersant l'impact des actions. C'est comme une métaphore de cette performance, qui court trop de lièvres à la fois.

Outre le principe d'installation sonore, outre la grande danse extrême, qu'on vient d'évoquer, le chorégraphe s'engage soudain dans la dénonciation du péril de contrôle généralisé qui pèse sur nos existences, via la capture des données, les data, et l'usage des technologies de la communication. En effet, le dispositif global et circulaire qui le cerne est propice à cette démonstration par le geste, la voix, les écrans. Mais une fois énoncé de manière illustrative, cela est laissé sans suite.

Galerie photo © François Stemmer

Enfin Backline recèle encore une autre idée force, qui aurait suffi à sous-tendre une pièce entière. C'est que Thierry Micouin, un jour gravement amoché dans un accident, porte un œil de verre. On le sait. Cela se perçoit. Mais la pudeur des convenances invite habituellement à ne pas s'y attacher. Alors toute une puissance d'évocation trouble naît dans ce laps apparu entre l'évidence du stigmate corporel, et l'esquive de n'en point expliciter la cause.

Or Micouin jette cet œil dans la bataille. Il l'extrait de son orbite. Puis, jouant des plis et replis de la peau pour y glisser l'artefact de verre, il greffe une image du regard, successivement en maints endroits de son corps. Peu soutenables pour certains spectateurs, ces actions captivent. Le corps n'est-il pas tout entier construit par le regard, quand le sujet se sait constamment livré à la saisie scopique par ses semblables, et quand il incorpore une conscience de ce regard porté sur lui, comme miroir retourné vers la vie sociale ? Voilà qui n'est pas mince, pour toucher à toutes les questions de la danse, et de la représentation. Hélas, là encore, cela ne fait que séquence, laissée sans suite, qu'on peine à relier à une dramaturgie décidément erratique, de Backline.

Cette même soirée inaugurale avait été ouverte par Aude Lachaise, avec Outsiders, la rencontre. Soit le pari assumé du stand up, mais partagé à trois, aux côtés de Susana Cook et Paula Pi. Argentine vivant à New York, maniant un français aléatoire, Susana Cook est du genre des rencontres qu'on n'est pas près d'oublier, extra-terrestre passant là comme par accident, à grands coups de gaucherie très savamment dosée, sur fond de look post-freak de l'underground US.

Galerie photo © Alain Julien

Paula Pi est plus stylée, dans une composition inter-genre, de basketteuse refoulée. Elle déclenche l'hilarité, en questionnant, sous l'angle d'une pathologie sociale, la lesbophobie de sa mère, qui empêcha sa carrière professionnelle dans ce sport, supposé un dangereux repère de gouines. Au reste, la question des rapports de genre anime l'essentiel de la pièce, dans un enchaînement brinquebalant de gags, moments de bravoures, jeux de mots loufoques, danses parodiques, et ratages sur le fil.

Toute cette fantaisie fait du bien, comme un grand rayon d'humour transperçant l'atmopshère aujourd'hui lourde, dès lors qu'il faut évoquer le sort fait aux femmes. Accessoirement, dans Outsiders, on se réjouit aussi de ce que ce soit des femmes qui s'autorisent les performances de la parodie intergenre du masculin. Voilà qui demeure rare. Même dans ce domaine de l'inversion des codes, ce sont encore les garçons, presque exclusivement, qui s'autorisent l'emprunt des apparences du genre féminin. Et cela marque à nouveau, de manière bien paradoxale, une domination de territoire.

Beaucoup de la veine loufoque mise en œuvre par Aude Lachaise tient du dérapage à peine contrôlé, et du ratage joliment assumé. Mais à force de ne plus trop savoir s'il s'agit d'une option savamment travaillée, ou d'une limite involontairement atteinte, on ressent que la rencontre d'Outsiders reste exagérément au milieu du gué. Du moins au stade où il s'est montré.

Enfin, Animaux de béance, de Camille Mutel, nécessiterait une analyse des plus serrées, dans son rang de pièce de très haute exigence. Plusieurs propositions chorégraphiques, ces temps derniers, ont abordé les rituels liés à la tarentelle du sud italien. Lesquels mettent particulièrement en cause des performances féminines, investies dans la prise en charge communautaire de troubles affectant les corps. On discerne bien en quoi ces pratiques traditionnelles dans le champ européen, peuvent nourrir les pensées critiques les plus actuelles sur les performances de genre et la déconstruction des représentations liées aux corps, dans l'altération des rapports de pouvoir et de care.

Camille Mutel s'y déplace, en laissant partiellement de côté la dimension érotique très crue qu'elle assume habituellement dans sa lecture performative des corps. Dans ce détachement, elle opère une dissécation symbolique d'une sècheresse extrême. Il y a quelque chose d'exténué dans la référence aux percussions corporelles, ou au tramage du tissage, au marquage vestimentaire, au recours aux bains et onctions, comme à la voix et au chant bien entendu. Tout se voit sur la corde raide, s'entend dans un souffle. Mais tout finit par posséder, dans un envoûtement, si l'attention est parvenue à y frayer son chemin.

La vocaliste Isabelle Duthoit, de plus en plus présente sur les scènes chorégraphiques expérimentales, montre tant de son éclat habituel qu'elle déséquilibre la pièce vers sa personne. Pour autant elle le fait avec subtilité dans le recours à ses moyens, ici retenus dans une gamme assez protégée de l'écorchure des viscères qu'on lui connaît plus souvent. Du coup il reste une place pour s'intéresser aux belles références butô de la danseuse Alessandra Cirstiani, et aux flamboiements, même exagérément show off, du sympathique contre-ténor Mathieu Jedrazak.

Gérard Mayen

Spectacles vus les 8 et 10 novembre au Manège à Reims.

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