« Bnett Wasla » de Fattoumi/Lamoureux

Vingt ans après, le passage réussi du solo Wasla, fondateur dans la carrière de la chorégraphe, à un quatuor de femmes.

Elles entrent une à une, se succèdent dans la niche comme creusée au fond de ce mur ocre-blond. Un rai de lumière s’incurve au creux de cette alcôve, les femmes successives s’y risquent et quittent l’ombre pour ce soleil avant de se réfugier hors d’atteinte de ce rayon. Les gestes se retiennent, les corps se collent à la matière : cela sent le hammam à cette nuance que ces femmes y jouissent d’une intimité qu’elles ne veulent pas partager –elles s’effacent dès qu’une nouvelle occupante arrive- mais que surprend le spectateur.

Cette noria de corps vêtus de noir s’interrompt quand, petit à petit, ces passantes sensuelles acceptent de partager leur intimité avec leurs fugaces commensales. Alors, après s’être plaquées aux murs, avoir ondulé en canon, elles débordent de l’espace du fond, puis arrivent sur le devant de scène.

La composition gestuelle qui fonctionnait jusqu’alors plutôt sur la répétition s’essaie à un unisson qui petit à petit gagne le quatuor. Le moment d’intimité passé, voilà le groupe des femmes qui s’assume et prend en charge sa place au monde. Le mouvement s’incurve, les hanches se libèrent d’une houle longtemps contenue. S’il ne s’affiche pas, le corps au moins s’assume et une allégresse monte d’un collectif qui se reconnaît dans une gestuelle partagée.

Elles finiront appuyées toutes ensemble dans la niche du fond et nimbées d’une chaude lumière, s’étant voilées de leur tee-shirt. Mais ce geste n’était que pour mieux s’afficher en soutien-gorge noir qui sur ce fond monochrome jaune tranche comme un symbole : celui d’une féminité revendiquée, sensuelle, partagée et complice dans ces murmures étouffés, ces éclats de rire, ces lazzis saugrenus. La femme ne peut être niée.

On accordera que pour être de l’ordre de l’évidence, le propos gagne, à être tenu dans cet univers oriental que souligne la bande-son, une acuité singulière et une pertinence indéniable. On admirera d’ailleurs l’aplomb des quatre interprètes qui dans un contexte où se mêlaient la pompe officielle et les pudeurs familiales ne tremblèrent pas à ces gestes d’intimité, mains sur le sexe en une caresse qui tenait du manifeste.

Car il faut revenir, au-delà de sa signification intrinsèque, au conditions de cette création d’Hela Fattoumi et Eric Lamoureux. D’ailleurs Bnett Wasla, n’est pas une création au sens strict. Il s’agit de l’extension à un quatuor de ce solo fondateur dans la carrière de la chorégraphe et qui porte, seulement, le nom de Wasla (1998). Le mot signifie « ce qui relie ». Bnett, ce sont les « filles ». Et cette évolution du titre dit parfaitement ce qui se joue dans ce passage parfaitement réussi –ce qui est rarement le cas- du solo au quatuor.

Wasla fonctionnait comme la confidence qu’une femme confrontée aux injonctions contradictoires de sa double culture (Hela Fattoumi est tunisienne et française). L’enjeu d’alors tenait dans un dévoilement, presque une confidence, à coup sûr une autobiographie.

A quatre, vingt ans plus tard, dans l’espace de la salle 700 de la nouvelle Cité des Arts de Tunis qui inaugurait avec cette pièce les activités de son Pôle Chorégraphique, la notion d’aveu intime s’estompe quelque peu derrière une revendication, presque une injonction à reconnaître non pas chacune des danseuses présentes (Cyrinne Douss, Oumaima Mamai, Nour Mzoughi, Houda Riahi) mais La Femme, dans un contexte socio-politique où cette affirmation ne va pas de soi. Ce passage de l’intime au collectif, avec la leçon politique qu’il induit, n’est pas le moindre intérêt de ce Bnett Wasla ; sans compter qu’il y a là un certain tour de force de technique chorégraphique qu’il importe de reconnaître, même si ce n’est pas le plus important !

Philippe Verrièle

Vu le 29 avril 2018, Salle 700 de la Cité des Arts de Tunis

Bnett Wasla

Chorg. : Hela Fattoumi & Eric Lamoureux
Interprètes : Cyrinne Douss, Oumaima Mamai, Nour Mzoughi, Houda Riahi pour le Ballet de l’opéra de Tunis.

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