Biennale de danse du Val-de-Marne : Création de « L’amour Sorcier »

Lorsque danse et musique entrent en collusion pour mieux dépeindre l’ensorcellement de l’amour.

Parmi les cinq créations programmées par la Biennale de danse du Val-de-Marne, Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou présentent L’Amour Sorcier sur une composition musicale et des arrangements de Jean-Marie Machado présent sur scène avec son orchestre Danzas.

Les deux chorégraphes de la compagnie Chatha et le compositeur nous racontent l’émergence de cette folle rencontre.

Danser Canal Historique : Comment est né ce désir de travailler en étroite collaboration avec Jean-Marie Machado ?

Hafiz Dhaou : C’est la première fois que nous travaillons ensemble et c’est Jean-Marie qui nous a contacté parce qu’il cherchait un ballet pour sa musique.

Aïcha M’Barek : J’étais très étonnée que Jean-Marie nous appelle parce que la musique de répertoire ne fait pas partie de notre univers. Il nous a semblé perturbant de s’atteler à un document écrit. Par la suite, lorsque nous avons écouté sa manière d’aborder la musique imprégnée de plusieurs références, nous avons accepté parce que nous avons compris que nous ne serions pas obligés d’être dans la narration, et pourrions nous approprier l’œuvre à notre manière. Durant six mois, nous avons appris à nous connaître, nous avons parlé, échangé, discuté, pour enfin réaliser que nous pourrions mettre en relief la musique jouée sur scène en corrélation avec une chorégraphie. Jean-Marie nous a tendu une perche et nous avons mordu à l’hameçon.

DCH : Pour quelles raisons avez-vous ressenti le besoin de travailler conjointement avec une compagnie de danse contemporaine ?

Jean-Marie Machado : Un jour, le saxophoniste de l’orchestre m’a proposé une version de L’Amour Sorcier de Manuel De Falla. Comme j’avais créé Danzas il y a plus de dix ans, j’ai pensé que c’était le moment d’enfanter cette pièce emblématique avec des chorégraphes. Il était évident pour moi que l’écriture du mouvement forte et bouleversante d’Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou possédait tous les atouts pour conter cette histoire d’amour et d’ensorcèlement.

DCH : Pourquoi les onze musiciens et la chanteuse de l’orchestre Danzas sont-ils placés au centre du plateau.

Aïcha M’Barek : Dès le début de notre travail nous étions d’accord pour que l’orchestre ne soit caché ni dans une fosse ni derrière un cyclo. Une fois que nous avons décidé que la musique serait la charpente du spectacle, sa place en cercle au milieu du plateau est devenue une évidence. 

Hafiz Dhaou : Quand nous avons proposé cette idée à Jean-Marie, c’était pour nous une certaine façon de célébrer une vraie aventure. D’autre part, il était nécessaire que l’on voit les musiciens qui représentent à eux seuls une certaine forme de ballet, aussi bien dans leurs façons jouer leurs instruments, mais aussi parce qu’ils se déplacent et font parfois corps avec les six danseurs. En plus Jean-Marie étant au piano, le tout forme une espèce de vase communiquant.

DCH : Et vous avez été d’accord ?

Jean-Marie Machado : Je trouve intéressante cette décision du plein centre et cette rotation avec la danse. Cela instaure un dialogue, une collusion entre les uns et les autres. Je ressens quelque chose de très fraternel où la danse et la musique se tissent et frictionnent.

DCH : Comment  s’est déroulée la construction de L’Amour Sorcier ?

Aïcha M’Barek : Nous avons écouté plusieurs fois attentivement l’enregistrement de la musique. Puis nous l’avons quittée pour travailler avec les danseurs. On a ressenti très vite le rythme intérieur ainsi que le sens qui nous a inspiré. C’était comme une gestation qui fait sortir un état de corps, met en avant de grands thèmes et aussi les rituels qui ne sont pas forcément collés à l’œuvre elle-même. Du sens giratoire de la chorégraphie émanent le feu, l’envoutement, l’amour…

Hafiz Dhaou : Notre intention était de situer la danse comme une continuité basée sur une ronde afin que les spectateurs soient baignés par la présence des corps. Nous avons renoué avec la danse de bassin puis avons intégré la spirale, l’élévation, les élans… qui assument pleinement la montée en puissance. Les costumes sont de la teinte des flammes. Mais Le plus formidable c’est que nous sommes arrivés à travailler à distance, car notre temps de rencontre avec les musiciens a été très court, à peine 10 jours.

DCH : Quelle est l’histoire de l’Amour Sorcier de Manuel De Falla ?

Hafiz Dhaou : Composé en 1915 sur un livret de Georgio Martinez Sierra, L’Amour Sorcier raconte l’histoire d’une gitane pourchassée par un revenant, son ancien amant et fiancé, troublant son amour avec son nouvel amant. Jeteuse de sorts pratiquant la magie blanche et la magie noire, aux douze coups de minuit, Candela se met à danser autour du feu pour chasser le fantôme. Mais rien n’y fait. C’est pour cela qu’elle imagine alors un autre stratagème et demande à son amie Lucia de séduire le fantôme. Et alors que celui-ci a l’attention détournée par la jeune beauté, Candela peut enfin se livrer à son nouvel amour. La danse, la notion de rituel, et le chant sont de parfaits éléments pour allier chorégraphie et musique.

Jean-Marie Machado : Le magique, le mystère, le revenant, l’envoutement, l’amour et l’ensorcèlement se regroupent dans cet ouvrage si bien organisé par le compositeur.

DCH : C’est important de nos jours de  parler d’amour ?

Hafiz Dhaou : Oui bien entendu, mais aussi d’amitié et de générosité. On a tendance à les oublier au profit de la peur et de la frayeur. Et pourtant c’est l’un des piliers d’une société qui se cherche aujourd’hui et nous osons espérer que le public percevra cette ode à l’amour comme un temps de répit bien que cet ouvrage ne soit pas toujours dans la douceur. Car l’amour est doux et passionné, troublant comme le feu.

DCH : D’où la sensualité de la chorégraphie ?

Hafiz Dhaou : Nous avons conçu cette création comme un duo et un combat entre musique et danse. Ainsi, la chorégraphie est chaloupée, elle se veut ensorcelante, puissante, voluptueuse. Même si, tout comme la composition musicale de Jean-Marie, nous nous sommes éloignés de la narration et du flamenco, mais nous avons respecté le socle de cet ouvrage soit : à la vie, à l’amour, à la mort !

DCH : Avec six danseurs, onze musiciens et une chanteuse sur scène, vous proposez un grand et vrai spectacle.

Aïcha M’Barek : C’est exceptionnel !  En fait, nous retrouvons le style de nos premières pièces. Nous venons tous d’horizons différents. Notre compagnie Chatha n’est pas un ballet et Danzas n’est pas un orchestre classique, pour autant, nous utilisons des outils qui s’apparentent car chacun de nous a déplacé son univers pour créer une rencontre insolite où le tout tisse une dramaturgie puissante et un subtil dialogue multiculturel.

Propos recueillis par Sophie Lesort

L’Amour Sorcier, création dans le cadre de la 20ème biennale de danse du Val-de-Marne le 9 avril au CDBM du Perreux-sur-Marne, le 11 avril à Alfortville et le 13 avril au théâtre Louis Argon. Le 14 mai aux Ulis

Biennale de danse du Val-de-Marne jusqu’au 19 avril https://www.alabriqueterie.com/fr/

Chorégraphie, mise en scène et scénographie : Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou

Danseurs de la Cie CHATHA : Johanna Mandonnet, Sakiko Oishi, Marion Castaillet, Gregory Alliot, Fabio Dolce, Phanuel Erdmann

Compositions et arrangements : Jean Marie Machado pour l’Orchestre Danzas

Musiciens de l’orchestre Danzas : Jean-Marie Machado (piano), Cécile Grenier et Séverine Morfin (violons altos), Guillaume Martigné (violoncelle), François Thuillier (tuba), Didier Ithursarry (accordéon), Jean-Charles Richard (saxophones), Élodie Pasquier (clarinettes), Stéphane Guillaume (flûtes), Stracho Temelkovski (percussions), Karine Sérafin (voix)

Création lumières : Eric Wurtz
Régie lumières : Boris Moliné
Scénographie et lumières : Xavier Lazarini
Sonorisation : Gérard De Haro
Costumes : Aïcha M’Barek

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