Ballet du Capitole : Dawson/Forsythe/Godani

Avant d’offrir en avril prochain le plat de résistance de sa saison 2016-2017 avec une nouvelle version de Don Quichotte, le Ballet du Capitole a présenté une soirée composée de trois pièces déjà inscrites à son répertoire, des reprises, donc, signées de trois chorégraphes d’aujourd’hui : David Dawson, William Forsythe et Jacopo Godani. L’ensemble forme un concentré de danse savante et d’interprétation de haut vol, un « shooter » (comme on dit actuellement des cocktails) bien dosé et parfaitement survolté. Kader Belarbi, directeur de la danse du théâtre du Capitole, dévoilait les ingrédients de la soirée en deux mots : virtuosité et vélocité. Non narratives et non thématiques, les œuvres au programme défient en effet, chacune à sa façon, le langage classique, poussé dans ses retranchements techniques et stylistiques comme pour tester sa résistance au banc d’essai.

Dawson, un classique allongé

Le Britannique David Dawson ouvrait le bal avec A  Million Kisses to My Skin,courant à perdre haleine sur le concerto pour clavier n° 1 en ré mineur (BWV 1052) de Jean Sébastien Bach. Le titre fait référence à ce sentiment de bonheur intense, comme « un million de baisers simultanés sur la peau », que ressent parfois l’interprète en pleine possession de ses moyens. Confiée aux premiers solistes et aux solistes de la compagnie, la pièce déroule un flux ininterrompu de mouvements, où perlent des poses d’une seconde à peine.

Les difficultés et figures techniques y sont multipliées à plaisir, et dans toute la gamme du vocabulaire, développés et tours, sauts et portés. Les cambrures sont marquées, les poignets cassés, les têtes tournoyantes. Epaulés, dos, hanches, entraînent et relancent les mouvements dans de nouvelles directions spatiales, sans que, pour autant, le corps se désarticule et se démembre. Tout au contraire, il fuse en lignes tendueset dynamiques, en hyper extensions de la pointe de l’orteil au bout des doigts.


Comme la musique du maître de Leipzig, les variations développent un flot continu de pas nets et détachés, comme une pluie de gouttes séparées battant une toiture en tôle. La prouesse physique est emportée dans la variété des surprises stylistiques que dispense le chorégraphe : les garçons passent sans se pencher sous les développés à la seconde de leurs partenaires, les filles enchaînent grand jeté en écart et retiré sur une jambe, les tours se compliquent de mouvements de bras antagonistes, les portés se font acrobatiques, sans que l’effort jamais n’apparaisse dans cette fugue qui va et pousse au maximum la logique propre à chaque figure. « Un feu d’artifice » en justaucorps bleu glacier, comme le dit le chorégraphe lui-même, dans lequel les danseurs du Ballet du Capitole font merveille.

Forsythe, un classique pimenté

Dans The Vertiginous Thrill of Exactitude, William Forsythe s’amuse avec une liberté impertinente à émailler sa chorégraphie de citations de grands chorégraphes qui l’ont précédé. Hommage distancié d’un maître envers d’autres maîtres, ce « vertigineux frisson de l’exactitude » s’amuse à déjouer les habitus des interprètes, les attentes du spectateur, en interrompant de changements de direction, de pas intercalés, de décalés impromptus, les figures bien reconnaissables du vocabulaire classique. Les danseuses en tutus raides vert pomme tournent dans tous les sens et dans toutes les positions imaginables, piquant d’une pointe acérée la broderie ajourée de leurs variations. L’accident, l’inopiné, l’inattendu, maintiennent à chaque instant l’attention du regard, la justesse du mouvement. Les déséquilibres et les inclinations brusques du buste, les plongés dans les tours, les variations répétées de rythme d’exécution, pimentent une chorégraphie qui, en l’absence de ces incidents programmés, pourrait faire songer aux grands pas de La Belle au bois dormant et de Raymonda. Rien n’est plus subtil et spirituel que ce travail au petit point développé par Forsythe sur la musique un rien pompeuse de la Neuvième symphonie de Schubert.

Godani, un classique explosif

Il fallait la puissance affirmée de l’Italien Godani pour mettre un point final à cette soirée électrique. A.U.R.A., pour Anarchist Unit Related to Art, est une symphonie en noir pour sons, corps et mouvements, souples et résistants comme des tiges d’acier. Dans l’atmosphère industrielle d’une musique composée par le groupe munichois 48nord à coups de boutoir, de déflagrations et de grincements, le corps de ballet auquel est confiée cette œuvre fonctionne comme une mécanique articulée. Les lumières redessinent et tranchent les silhouettes par le jeu de l’obscur et de l’éclairé, accentuent les mouvements de sinusoïdes qui animent les corps reptiliens des interprètes, filles et garçons mêlés dans une même physicalité. Cette déformation qui affecte la matière charnelle autant, sinon plus, que le mouvement lui-même fait surgir une animalité, proche par moments d’une fascinante monstruosité. On croirait voir une bête tapie sous la peau des interprètes, les déformant par ses mouvements propres en passant d’une épaule à la hanche.

Tranchant et souple à la fois, le style Godani systématise les traits antinomiques du classique contemporain tel qu’a pu l’inventer Forsythe dans certaines de ses pièces (In The Middle Somewhat Elevated par exemple) : brutal et acéré, érotique et froid, animal et cérébral. Là aussi, le chorégraphe pensait nécessaire de faire surgir de la danse académique une sensation qui excède le joli, le gracieux, et l’harmonieux. Quelque chose qui, du fond d’un langage vieux de quatre siècles, entre en résonance avec notre temps.

Dominique Crébassol

Ballet du Capitole, à la Halle aux Grains, Toulouse, du 8 au 12 mars 2017.

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