Andrés Marín parle de « Magma », son duo avec Marie-Agnès Gillot.

Andrés Marín, Marie-Agnès Gillot et Christian Rizzo sont à Chaillot-Théâtre national de la Danse avec Magma, du 6 au 13 février 2020. Interview. 

Nous avons rencontré Andrés Marín à Lyon, après une représentation de Magma à la Maison de la Danse et lui avons demandé de nous parler de sa collaboration avec Marie-Agnès Gillot et Christian Rizzo. Il évoque ici ces deux artistes, ses propres fantômes et les secrets d’une spontanéité paradoxale dans la création chorégraphique. 

Danser Canal Historique : Quelle était votre réaction quand Brigitte Lefèvre vous a proposé de travailler avec Marie-Agnès Gillot ? 

Andrés Marín : J’avais depuis longtemps envie de travailler avec une danseuse ou un danseur venant du ballet ou de la danse contemporaine. Cela m’intéresse bien plus que de travailler avec d’autres danseurs de flamenco. Mais jamais je n’aurais imaginé pouvoir travailler avec une artiste hors pair comme Marie-AgnèsGillot. Il y a chez elle un large éventail de dimensions artistiques. C’est une expérience magnifique que de danser avec elle. Je l’avais vue danser avec le Ballet de l’Opéra de Paris et dans d’autres spectacles, mais nous ne nous étions jamais rencontrés.  Mais la chose la plus intelligente a été de demander à Rizzo de prendre les commandes de cette création pour mettre ma danse et celle de Gillot sur la même longueur d’ondes.

DCH : Quelle était votre perception du travail de Christian Rizzo ?

Andrés Marín :Concernant Christian Rizzo, j’avais envie de travailler avec lui depuis longtemps. J’ai vu ses spectacles et j’aime la musicalité et la grande clarté de ses chorégraphies. Je l’avais même approché auparavant pour lui proposer de travailler ensemble. Voilà donc deux rêves qui se réalisent en même temps. Entre nous trois s’est créé une vraie affinité, ce qui est très important pour travailler ensemble. Rizzo maîtrise l’art de clarifier le matériau accumulé au cours des séances de travail. C’est un processus où il est facile de se perdre, où il faut enlever plein de choses pour atteindre l’essentiel. Rizzo ne s’y perd pas. D’où la cohérence de ses spectacles. 

DCH : Quelles impressions avez-vous reçu de Marie-Agnès Gillot au cours des répétitions ?

Andrés Marín : Elle a une personnalité forte, unique, une attitude très positive et beaucoup de charisme. Avec l’énorme qualité de ses mouvements, elle crée beaucoup de vie sur scène. Quand elle danse, tout son parcours de vie est présent, ce qui fait que chez elle, chaque mouvement est naturel. 

DCH : Est-ce que le vocabulaire chorégraphique de Marie-Agnès Gillot a inspiré le vôtre dans cette pièce ? 

Andrés Marín :Il est vrai que c’est la première fois que je fais des mouvements au sol et que Marie-Agnès Gillot, pour qui il est aujourd’hui naturel de danser au sol, m’y a initié. Pour moi, c’était un vrai défi. Heureusement, Rizzo fait travailler ses danseurs au sol à partir de leurs mouvements naturels ! Mais dans l’ensemble, chacun a travaillé sur son propre vocabulaire et ses propres fantômes, même s’il nous arrive dans certaines séquences de bouger ensemble. Le matériau gestuel s’est créé à la manière d’un magma, il a jailli de façon naturelle et instantanée. Rizzo a été comme l’architecte de la pièce, il avait une vision claire de sa structure, entre solos, longs ou courts, et duos. 

DCH : Les deux musiciens jouent un rock très « contemporain ». En même temps, ils semblent suivre les danseurs, comme dans un spectacle de flamenco.

Andrés Marín : Tout à fait. Pendant toutes nos résidences, à savoir deux semaines à Séville, deux à Paris et une à Montpellier, les musiciens étaient présents. La musique a été importante dans l’élaboration de la danse de Magma. Notre communication avec eux soutient la danse et la beauté de la pièce. C’est le cas également pour le travail sonore de Vanessa Court qui a sonorisé mes chaussures et crée un environnement et une texture sonores à partir des sons produits par mes pieds. Il est important d’élargir ainsi l’imaginaire du flamenco. 


 

DCH : Dans certaines séquences vous vous touchez, presque comme en danse-contact, comme dans une improvisation. 

Andrés Marín . : Il est vrai que les mouvements sont venus à nous de façon spontanée. Ensuite, Rizzo intervient pour fixer les phrases. C’est une danse écrite. Mais il est très attentif à ce que le caractère spontané persiste et que le mouvement ne devienne pas mécanique. La préservation de l’esprit spontané a été au cœur de notre travail. 

DCH : Vous dites avoir travaillé sur vos fantômes et en effet, au début et à la fin vous apparaissez dans un costume en raphia créé par Rizzo, comme des êtres d’un autre monde. 

Andrés Marín :Les fantômes étaient l’un des thèmes de ce travail. Parmi les miens on trouve par exemple Antonio Gades et beaucoup d’autres figures du flamenco, mais aussi Vaslav Nijinski, Kazuo Ohno et Tatsumi Hijikata. Quand je dois marcher lentement, je commence peut-être à songer à Ko Murobushi. Mais mon fantôme principal est mon père. Tous sont présents dans ma tête quand je me mets à travailler. Quand vous faites un geste, il vient toujours vos souvenirs et votre inconscient. Sans cela, il n’y aurait ni qualité ni authenticité ni poésie du geste. Il faut découvrir le geste en soi-même. Mais ensuite, quand il faut refaire le mouvement et l’écrire, il devient conscient. Il perd son innocence. Et justement, Christian Rizzo a veillé à ce qu’il conserve son innocence. Il m’a aussi demandé de danser juste pour l’espace dans lequel je me trouvais, sans établir le moindre contact avec le public, sans lui adresser mes postures et gestes comme on apprend à le faire dans la danse flamenca. Et ça, c’était nouveau pour moi. Rizzo m’a appris une autre philosophie de la danse, avec ses phrasés et son rapport au temps. 

DCH : Par ailleurs, on ne peut pas dire que Magma est une pièce de flamenco. En fait, on ne peut pas la définir par un style. 

Andrés Marín : C’est une création. Voilà tout. Et c’est ce qui fait sa beauté. Même si des rythmes de base du flamenco sont présents dans mon dialogue avec la batterie. Ce sont des rythmiques simples et très dramatiques qui font surgir le flamenco dans Magma.

DCH : Sans doute travaillez-vous en ce moment aussi sur d’autres projets ? 

Andrés Marín : Bien sûr. Je suis en train de travailler sur une adaptation flamenca de la Divina Comedia de Dante, comme spectacle de clôture de la prochaine Biennale de flamenco de Séville et je continue à développer mon spectacle Carta Blanca, qui est pour moi un espace de liberté artistique. Je travaille aussi sur un solo.

Propos recueillis par Thomas Hahn, Lyon, le 19 décembre 2019

A Chaillot-Théâtre national de la Dse du 6 au 13 février prochains

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