« American Realness » au CND

American Realness est un festival qui existe depuis six ans à New York. Son initiateur, Ben Pryor, y programme les figures nouvelles de la danse et de la performance. Cela avec suffisamment d'acuité pour avoir attiré la curiosité internationale sur cette manifestation. Au point que le Centre national de la danse à Pantin vient de lui offrir plusieurs soirées de carte blanche. Le mot Realness peut s'entendre au moins de deux manières. Il n'est pas vain de s'y attarder.

La Realness n'est autre, déjà, que la réalité. Vu d'ici, on imagine mal dans quelles conditions de précarité professionnelle et/ou personnelle évoluent les protagonistes, à commencer par les artistes, d'un tel festival (et par exemple, l'étroitesse du réseau de salles new yorkaises susceptibles de montrer leurs travaux). Mais on imagine tout aussi mal la chaleur partagée des réflexes solidaires au sein d'une telle communauté d'artistes. Cela se perçoit au plus simple des contacts simples, qui laissent songeur, dans la froideur parisienne des calculs mondains et autres suffisances.

La Realness est aussi un concept performatif, issu de la scène du voguing. Elle désigne cette surenchère dans l'acuité de l'imitation des performances de genre, en quoi excellent les artistes du voguing. De sorte que la realness de leurs imitations finit par révéler à quel point les attitudes de leurs modèles, observés dans la rue et les magazines, ne sont en définitive que des constructions purement artificielles elles aussi.

Voilà un concept clé qui s'apprécie sur scène, quand une seule et même soirée voit se succéder une pièce de Dana Michel, Yellow Towel, puis une de Miguel Gutierrez, Age & Beauty Part 1 : Mid-Carreer Artist/Suicide Note or & :/. Le programmateur Ben Pryor renvoie la première des deux au registre de l' "invisibilité visible" que travaillent des artistes traitant de visibilité en rapport avec l'identité noire. Et la seconde aux "lendemains queer et extatiques". De l'identité noire à la culture queer, il y a là deux cordes aujourd'hui très sensibles à l'humeur new-yorkaise. Toutes deux ont en commun de questionner vivement les codes qui président aux comportements intimes autant que sociaux. Ceux-ci relevant de constructions culturelles et politiques.

Avec Yellow Towel, Dana Michel a voulu créer, tardivement, sa danse noire, après avoir très longtemps tenu à distance la conscience de cette problématique identitaire. Elle se souvient toutefois de la façon qu'elle avait, fillette, de nouer une serviette jaune dans ses cheveux crépus, dans l'espoir de ressembler à ses petites copines blanches. En fait montréalaise, Dana Michel vient d'effectuer récemment une tournée aux USA. Elle nous a expliqué son embarras au moment de constater que du seul fait de sa couleur de peau, semble-t-il, son public américain s'est aussitôt révélé majoritairement noir. Mais aussi la difficulté à faire accepter à ce public la représentation dénuée de toute complaisance que développe son solo Yellow Towel.

Il ne faut surtout pas s'inscrire dans l'héritage mental de la belle danse afro-descendante américaine, dont Alwin Ailey demeure l'emblème, au moment d'observer Dana Michel, qui apparaît d'abord comme un personnage cassé et tourmenté, possible clocharde existentielle sous sa capuche informe.  Longuement, obstinément, à travers mille actes et propos, elle va décaper les signes qui la déterminent.

Ce que son écriture a d'unique, et sans doute de très inconfortable pour certains spectateurs, réside dans son instabilité entre un registre ingénu, proche de la fillette, son univers déluré de jouets, de contes, de fantaisies, et son écorchure en proie au mal-être des repères perturbants. Cela se joue notamment par son immersion dans une abondance de matières, des liquides, des pâtes, des couleurs, qui la débordent, qui tachent, et font de tout son environnement un système intégral de signes. Difficile d'échapper à cela.

La pièce de Miguel Gutierrez est un duo, qui se donne resserré dans un cube blanc éblouissant, pétant au regard et au corps d'un nombre limité de spectateurs proches. Dans un sens, on y trouverait une abondance de signes, analogue à celle déployée par Dana Michel. Mais alors abondance de propos insolents sur la danse, l'âge et la beauté, le désir qui va avec. Et abondance de signes cette fois seulement corporels.

Cela en décourage l'intention de les décrire. On retiendra que le mouvement d'ensemble est d'abord très mécanique, robotique et survolté, fait de gestes de danses standards bêtement à l'unisson, extrêmement posés, clivés, articulés, qu'on imaginerait pour un show d'Academy stars en boîte de nuit. Mais progressivement, cela se dérègle en dérivations découplées, voire solistes, postures fantasques, renversements abracadabrants, excités de suggestions sexuelles enjouées.

Mais dès l'amorce de ce processus de brouillage des codes, ce sont les deux figures engagées sur scène qui flottent dans une indétermination troublante. Miguel Gutierrez, qui estime avoir déjà vécu la moitié de sa carrière artistique, est un homme mûr, assez massif, tout de pilosité accentuée. Oui, mais tout d'exubérance réjouie, d'incartades inter-genres, à cent lieues d'une virilité assignée – commençant déjà par son maillot de bain de coupe féminine une-pièce intégrale, aux motifs floraux fuchsia.

A son côté évolue l'énigmatique Mickey Mahar, de très loin son cadet, dans une sobre tenue de jeune gars bien sportif, avec son tee-shirt siglé informe, son bermudas ballant. On lui donnerait l'onction de la masculinité, si son infinie pâleur, sa minceur efflanquée presque inquiétante, son regard intériorisé comme voilé, ne le renvoyait vers une facture de porcelaine tourmentée, à cent lieues d'une virilité assignée. Et ses gestes retenus, fendant l'air sans le toucher.

D'emblée libres, fluctuants et inclassables, ces deux êtres pourront s'autoriser à composer un jeu de relations interpersonnelles qui renvoie chacun à la totale ouvertures des choix, combinaisons et inventions dont se régale le queer.

Gérard MAYEN

Spectacles vus le 9 avril 2016 au CND, Pantin.

 

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