« Across the White » de Fanni Futterknecht

Le regard d’une plasticienne sur l’opéra chinois, dans une performance présentée au festival Etrange Cargo de la Ménagerie de Verre.

Fanni Futterknecht est plasticienne, photographe, artiste visuelle, scénographe. Cette touche-à-tout conçoit également des performances qu’elle met en scène, dans un esprit tout aussi transdisciplinaire. Elle signe par exemple les objets plastiques et vivement colorés qui peuplent le plateau, dans le duo I wish I could speak in Technicolor, sa création commune avec Simon Tanguy et Roger Sala Reyner, vu au Théâtre de la Cité Internationale et à revoir en juin, dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques.

Toute la recherche actuelle de cette artiste native de Vienne qui a cumulé les études d’art à Amsterdam, au CNDC d’Angers et ailleurs, tourne autour de la couleur. Elle en fait le principe actif de son travail de scénographe, de plasticienne et ici également de chorégraphe et metteuse en scène. Mais elle en fait un usage très réfléchi, jusqu‘à enlever les pigments là où on les attend en masse. Son trio Across the White est le reflet de sa résidence à Shanghai, où elle a saisi l’occasion d’étudier l’opéra chinois en profondeur.

Le blanc : Un état, plutôt qu’une absence de couleurs, un espace-temps où il n’y a « pas de position, pas d’opposition, pas de contraste. » Le blanc est un désert à traverser. Personnages, costumes, coiffures, maquillages et éléments narratifs surgissent dans un espace blanc qui pourrait être tout à fait immaculé, mais a su s’accommoder du sol gris de la Ménagerie de Verre. Nous sommes aux antipodes de l’opéra chinois classique, où tout est défini par les contrastes, des sons aux personnages-types.

La couleur principe actif

En franche opposition à ce désert de blanc, l’empereur et le guerrier-fourbe se mettent à réinstaller la couleur, sous forme d’objets plastiques conçus par Futterknecht qui se présente elle-même comme narrateur, dans un costume qui simule un aplat de gris, une apparition réduite à deux dimensions. Le guerrier et l’empereur se démarquent par leur plasticité et leurs rôles actifs.

Futterknecht fait table rase de l’opéra chinois, au point de tout reconstruire à partir d’une page blanche. On comprend la révolte des personnages. Ils réintroduisent donc des couleurs, portées par des objets scénographiques.  Mais ces couleurs, tout comme celles des costumes et du maquillage, avancent en mode pastel, refusant tout éclat soudain. L’harmonie imposée prime sur les chocs désirés et rappelle, par esprit contemporain interposé, une peinture chinoise traditionnelle qui célèbre la douceur poétique de la nature.

Que font les trois personnages dans Across the White? Leur narration repose sur ce qu’on voit se produire, et non sur ce qu’on imagine. Tout se joue dans les relations des personnages aux objets et aux couleurs, plus qu’à une intrigue avec intrigues, rapts ou noces. Les cônes, cubes etc. s’approchent autant de la frontière entre le vivant l’inerte que les personnages. Leurs couleurs ne sont pas là pour illustrer une situation, mais pour la créer. L’instant et la situation vécus deviennent les enjeux mêmes des stratégies dramatiques, qui sont ici exposées sous forme de stratégies scéniques.

Dialogue Orient-Occident

Aussi l’empereur s’adresse-t-il à la salle pour affirmer son propre pouvoir spectaculaire. Il ne se prive pas d’en faire la démonstration vis-à-vis du public, grâce à l’attraction visuelle qu’il exerce sur les spectateurs. La gestuelle inspirée de marionnettes incarne, dans Across the White comme dans les pièces du répertoire en Chine, l’autorité émanant de la cour et donc de l’organisation sociétale, et bien sûr d’une tradition culturelle millénaire. Mais les personnages et les objets de leurs désirs rappellent le guignol, si ce n’est le jeu de rôles des enfants explorant le monde des adultes.

Futterknecht et les deux danseurs (Evandro Pedroni, Raul Maia) se sont appropriés un vocabulaire chorégraphique qui résonne en profondeur et captive par sa maîtrise de contrainte formelle. Dans une fusion parfaite entre les arts plastiques, la chorégraphie, la gestuelle et la musique, Across the White  tisse un dialogue tout en finesse, entre arts traditionnels et inspiration contemporaine, entre Orient et Occident. Et c’est une qualité plus qu’utile dans la marche actuelle du monde.

Thomas Hahn

Paris, Ménagerie de Verre, festival Etrange Cargo 2017

Across the white
Concept et texte : Fanni Futterknecht
Chorégraphie et danse : Evandro Pedroni, Raul Maia, Fanni Futterknecht
Installation et esthétique des personnages : Fanni Futterknecht
Musique originale : Andreas Kurz
Régie son: Sylvain Ollivier
Création lumière : Martin Schwab
Costumes : Anthia Loizou

www.menagerie-de-verre.org

www.fannifutterknecht.com

 

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