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Rita Lira, entre l’Ukraine et la France

L’Ukrainienne Rita Lira présente son solo The Trap  le 1er février à Nantes, au festival Trajectoires. Rencontre.

Rita Lira résiste, à Kyiv, en un mois de janvier où les températures tombent à -15° C. Suite aux bombardements russes sur les infrastructures énergétiques, les coupures d’électricité sont courantes. La jeune chorégraphe, danseuse contemporaine et performeuse ukrainienne tente actuellement de développer ses projets – mais aussi la danse contemporaine en général – en son pays, dans les conditions imposées par les attaques de l’armée russe. En trois années passées en France, de 2022 à 2025, Rita Lira a crée plusieurs spectacles et en novembre 2025 elle a présenté à l’Opéra Bastille une œuvre vidéo extraite de son spectacle Eternel retour  en tant que lauréate du programme FoRTE de la Région Île-de-France. Son solo The Trap  (le piège) est à l’affiche du festival Trajectoires de Nantes, le 1er février, dans le cadre d la manifestation Voyage en Ukraine, une Saison ukrainienne en France, organisée par l’Institut français et l’Institut ukrainien.

Danser Canal Historique : Quel rôle a joué l’invasion russe dans votre arrivée en Europe de l’Ouest ?

Rita Lira : Je suis arrivée en France fin mars 2022, un mois après le début de l’invasion russe en Ukraine. Les chars russes étaient entrés à Kyiv et toute la vie que je m’étais construite était en train de s’effondrer. Tous mes projets étaient à l’arrêt. J’ai donc décidé de quitter l’Ukraine pour essayer de trouver du travail dans le domaine de la culture dans d’autres pays, ou bien tout autre travail pour soutenir ma famille. Mais tout d’abord je me suis retrouvée dans l’ouest de l’Ukraine où je ne pouvais rien faire sauf suivre les événements en ligne pour comprendre si j’étais en danger et si mes amis étaient encore en vie. Puis il s’est avéré que ma mère et le reste de ma famille n’avaient pas de ressources financières suffisantes. J’ai donc décidé de quitter l’Ukraine pour trouver des possibilités à Bruxelles, en France, en Espagne, en Autriche ou ailleurs.

DCH : Par quels chemins êtes-vous arrivée en France ?

Rita Lira : Pour la communauté de la danse en Ukraine, une amie productrice, Polina Bulat, avait constitué une liste de structures européennes actives dans le champ chorégraphique et susceptibles de soutenir des artistes chorégraphiques ukrainiens. La Briqueterie en faisait partie. J’étais donc à la campagne en Ukraine, mon pays étant sous attaque, et j’ai envoyé un email à La Briqueterie sans imaginer un seul instant qu’on allait me répondre. Mais ils ont dit : Venez, nous sommes prêts à vous aider. Et je suis partie. Mais tout d’abord je suis allée chez une amie en Hongrie qui a pu m’héberger pendant deux semaines et j’ai pu obtenir un billet d’avion gratuit pour Paris puisque, au début de la guerre, c’était une forme de soutien organisé en faveur des Ukrainiens qui fuyaient la guerre. Quand je suis arrivée à Paris, j’avais 200 € dans la poche et j’étais en découvert bancaire. J’ai eu la bonne nouvelle que La Briqueterie m’avait trouvé une résidence à la Cité internationale des Arts qui a été renouvelée plusieurs fois pour atteindre une année entière. 

DCH : La situation était-elle dangereuse à ce point pour la population ?

Rita Lira : Mon père et ma grand-mère vivaient près de Kyiv dans la ville d’Irpin, à ce moment complètement occupée par l’armée russe. Ils ont fait partie des derniers civils évacués et on a pu les sauver de justesse alors que les Russes avaient bombardé et détruit le pont par lequel il fallait passer. C’était extrêmement dangereux. Ensuite, mon compagnon actuel, un artiste, a été blessé au front et a failli mourir. Un camarade d’école et d’autres amis sont  tombés au combat, ainsi que le danseur Volodymyr Rakov qui était de grand talent.

DCH : Comment s’est passé votre parcours professionnel à Paris ?

Rita Lira : J’ai d’abord créé The Way from/to, une performance dont le sujet est le début de l’invasion russe en Ukraine, à partir d’interviews de personnes qui s’étaient rendues dans les régions occupées. Elles parlent de ce qu’elles y ont vu, y inclus des crimes de guerre. C’est moins dansé que documentaire. Ensuite j’ai créé mon solo The Trap. Après mon année à la Cité internationale des Arts, j’ai pu poursuivre à l’Ecole des Beaux-arts en tant que lauréate du programme Hérodote qui propose à des étudiants étrangers une année de cours en histoire de l’art et autres, ainsi que des cours de français.

DCH : Pourquoi être retournée en Ukraine ? Pouvez-vous encore exister en tant qu’artiste chorégraphique en Ukraine ? Quelle est votre situation actuelle ?

Rita Lira : J’ai vécu en France pendant trois ans et suis retourné vivre à Kyiv pendant l’hiver 24/25. Je ne pensais pas y rester, mais ma famille a besoin de moi sur place. Je suis donc dans une situation difficile pour mes activités artistiques puisque les opportunités pour des projets artistiques sont bien moindres en Ukraine, comparé à la France. Je me suis engagée auprès de la Contemporary Dance Platform ukrainienne qui cherche à créer des opportunités pour danseurs ukrainiens à travers l’Europe. Mais ce n’était pas toujours compatible avec ma propre pratique artistique et je suis arrivée à un point où il me fallait séparer les deux pour mieux soutenir mes propres projets.

DCH : Quelles formes pourraient prendre ces projets futurs ?

Rita Lira : J’ai maintenant trois projets de création, et pour l’un d’entre eux j’ai déjà pu présenter une maquette. Le titre est Care Under Living et je l’ai développé avec ma collègue Khrystyna Slobodianiuk. C’est un projet interdisciplinaire qui interroge l’expérience de vivre dans un état de menace prolongé. Mais je ne peux poursuivre parce que je n’ai pas les moyens de payer les collaborateurs. Il s’agit d’un spectacle où nous partons des gestes de premiers secours qui permettent de sauver des blessés dans les conditions de combat sur le front, quand vous avez une minute pour arrêter une hémorragie et sauver une vie par des gestes très précis. Ce sont des protocoles par lesquels on peut aussi sauver ses proches ou soi-même si on est victime d’un bombardement aérien dans sa ville. Nous explorons ces situations à partir de ces protocoles, et en même temps par la douceur émotionnelle des soins et du sacrifice de soi.

DCH : Comment et où avez-vous créé The Trap  ?

Rita Lira : La création a eu lieu à la Cité internationale des Arts, à la fin de ma résidence. Le titre fait référence à cet état qui peut vous frapper au cours de votre sommeil, où on est en éveil mais comme ligoté, incapable de bouger. Il y a aussi des idées ou sentiments qui tournent en boucle dans la tête et dont on n’arrive pas à sortir. J’ai donc construit une structure souple dans laquelle je suis comme emprisonnée et je lui ai donné une couleur chair, comme s’il s’agissait d’un prolongement de moi-même. J’avais en fait créé The Trap  comme œuvre vidéo, avant de créer une version live que je présente en salle comme à l’extérieur.

DCH : Vous avez présenté lors de la soirée FoRTE de la Région Île-de-France à l’Opéra Bastille une vidéo de grande intensité, résumant votre duo L’Eternel retour. De quoi s’agissait-il ?

Rita Lira : J’ai commencé cette recherche avec une autre danseuse ukrainienne, Daria Koval, en résidence à Chaillot - Théâtre national de la danse. Avec ce spectacle d’environ 30 minutes, nous créons une forme de rituel et collaborons avec les artistes visuels français Sébastien Mercier et Fabrice Starzynskas qui combinent art vidéo et images documentaires filmées en Ukraine. Nous voulons explorer des processus cycliques sous des approches différentes, comme le système solaire ou les atomes, mais aussi dans l’histoire ou la pensée de Nietzsche. Il y a une théorie intéressante sur la répétition cyclique des guerres en Europe, avec une grande guerre tous les 120 ans et entre les deux, une petite. En somme, une guerre tous les 60 ans. Aujourd’hui nous avons internet, les smartphones et l’intelligence artificielle, et pourtant les guerres continuent. Cette théorie dit qu’après chaque guerre, il y a d’abord un sentiment de « plus jamais ça » avant que la mémoire des horreurs ne s’estompe de génération en génération. La question est de savoir pourquoi cela arrive et si on peut l’empêcher. C’est pourquoi nous voulons dire la volonté de rompre les cycles conflictuels par un geste symbolique.

Propos recueillis par Thomas Hahn

The Trap de et avec Rita Lira

Festival Trajectoires, Nantes, le dimanche 1er février 2026

Au sujet de Rita Lira :

Née en 1996 en Ukraine, Marharyta Slyzska, alias Rita Lira, est danseuse, chorégraphe et performeuse. Elle est diplômée de l’Université Boris Grinchenko de Kyiv en chorégraphie contemporaine. En Ukraine, elle intègre l’équipe du G. Dance Theater en 2017, avec laquelle elle travaille pendant plus de deux ans. Depuis 2019, Rita enseigne la danse contemporaine et la danse urbaine. Elle travaille comme chorégraphe et directrice au Splash Theater-Studio entre 2019 et 2020 et comme professeur au My Way Dance Centre de 2021-2022. Elle fait partie de la All-Ukrainian Association « Contemporary Dance Platform ».

Contrainte de quitter l’Ukraine,  elle s’installe en France en 2022 et est accueillie en résidence à la Cité internationale des arts et à la Briqueterie. Lauréate du programme Hérodote (Beaux-Arts de Paris, 2023-2024), elle explore guerre, exil et mémoire corporelle dans une pratique mêlant danse, arts visuels et documentaires. Grâce au dispositif d’accueil d’urgence PAUSE du Ministère de la Culture, elle passe un an en résidence à la Cité internationale des arts. La briqueterie et la Cité internationale des Arts l’accompagnent pour créer et présenter ses spectacles The Way from/to et The Trap.

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