Error message

The file could not be created.

Entretien exclusif avec Robert Garland, directeur artistique du Dance Theatre of Harlem

Après 40 ans d’absence, l’iconique ballet new-yorkais Dance Theatre of Harlem annonce son grand retour en France lors d’une tournée exceptionnelle qui passera par Paris, Lyon, Bordeaux et Roubaix du 11 février au 07 mars 2026. Nous avons recontré son directeur, Robert Garland, pour un entretien exclusif.

Pour célébrer ce retour en France, le Dance Theatre of Harlem et ses 28 danseurs offriront un répertoire représentant les multiples facettes qui ont confirmé sa réputation : œuvres classiques et néoclassiques, de Balanchine à Robert Garland, actuel directeur artistique, ainsi que le mythique Firebird (L’Oiseau de feu) chorégraphié par John Taras sur la musique de Stravinsky, mais aussi de puissantes pièces contemporaines qui utilisent le langage du ballet pour défendre les valeurs de la compagnie. 

Celle-ci, a été fondée par Arthur Mitchell, premier danseur noir à être nommé Principal dancer (l’équivalent de danseur étoile) du New York City Ballet, qui a bouleversé les codes du ballet classique dès les années 1960. Après l’assassinat de Martin Luther King, il fonde avec Karel Shook le Dance Theatre of Harlem en 1969, dans son quartier natal, avec une idée simple et révolutionnaire : offrir aux jeunes Afro-Américains l’accès à un art qui leur était interdit. Aujourd’hui, Robert Garland, ancien danseur du Dance Theatre of Harlem, en est le directeur artistique. Nous l’avons interviewé à l’occasion de cette venue exceptionnelle du Dance Theatre of Harlem en France.

DCH : Où se situe aujourd’hui le Dance Theatre of Harlem ?
Robert Garland :
Le Dance Theatre of Harlem est fidèle à sa mission originelle : offrir aux enfants et aux artistes noirs la possibilité de pratiquer un art qui, avant Arthur Mitchell, leur était refusé. Nous poursuivons ce travail en honorant nos classiques — comme Firebird ou We'll Be Dancing — tout en créant de nouvelles œuvres.
DCH : Est-ce plus facile aujourd’hui qu’à l’époque de la fondation par Arthur Mitchell ?
Robert Garland :
C’est un peu mieux dans certains endroits, mais les grandes institutions sont comme des paquebots : difficiles à faire changer de cap. C’est précisément pour cela qu’Arthur Mitchell a fondé cette compagnie il y a 57 ans, au plus fort du mouvement des droits civiques. Il était un homme rapide, impatient face à la lenteur des autres. Il a donc créé le Dance Theatre of Harlem pour offrir des opportunités à sa communauté, et par extension au monde entier.

DCH : Comment la compagnie a-t-elle évolué ?
Robert Garland :
À bien des égards. D’un point de vue pratique, le ballet est un art majoritairement féminin. L’une des évolutions marquantes du Dance Theatre of Harlem a été de reconnaître que toutes les femmes ne sont pas « roses ». Nous avons donc instauré une esthétique où les collants et les chaussons correspondent à la carnation de chaque danseuse. En 2025, nos jeunes participantes au stage d’été — une centaine — arrivent toutes avec collants et chaussons adaptés à leur peau. Cela n’existait pas il y a encore trente ou trente-cinq ans. Je me souviens d’une collaboration avec le New York City Ballet, où l’on mêlait nos danseurs aux leurs. Quelqu’un m’a demandé : « Que fait-on pour les collants ? » J’ai répondu : « Chacun porte sa couleur de peau. » Il m’a dit : « Mais à quoi cela va ressembler ? » Et j’ai répondu : « À une rame de métro new-yorkaise. Tout le monde ensemble, avançant vers un même but ! »

DCH : Comment perpétuez-vous aujourd’hui la philosophie d’Arthur Mitchell, selon laquelle le ballet ne doit pas être réservé à une élite ?
Robert Garland :
Nous travaillons au cœur même de Harlem, et cela signifie que nous vivons entourés d’un rappel constant : celui d’avoir toujours dû créer nos propres espaces. Ici, aux ÉtatsUnis, l’expérience de l’Église noire est désormais connue dans le monde entier. Il en va de même pour les universités historiquement noires, ainsi que pour les fraternités et sororités afroaméricaines, nées de la nécessité de bâtir des lieux où nous pouvions exister là où nous n’étions pas admis ailleurs. Le Dance Theater of Harlem s’inscrit pleinement dans cette lignée historique américaine.

DCH : Et dans l’école, constatez-vous une évolution ?
Robert Garland :
L’école est majoritairement composée d’enfants racisés, mais nous accueillons toutes sortes de danseurs, tout comme dans la compagnie. Nous croyons fermement qu’on peut placer la culture noire au centre sans être exclusif.

DCH : Vous revenez à Paris après une longue absence. Depuis quand n’y êtes-vous pas venu ?
Robert Garland :
Oui, cela fait très longtemps. Je me souviens avoir dansé à Paris dans les années 1990. Et c’est assez drôle : en 2004, notre compagnie a connu une très longue pause, parce que certaines choses ne fonctionnaient vraiment plus. Mais cette même année, nous devions danser à Paris — en 2005, en fait — et cela n’a jamais eu lieu. Cette année-là, j’avais créé une pièce sur des musiques de James Brown et Aretha Franklin, intitulée Return, qui devait être présentée à Paris. J’ai donc l’impression d’achever une mission qu’Arthur Mitchell avait initiée en 2004. Finalement, ce sera chose faite, avec finalement Return et plusieurs autres, dont Firebird.

DCH : Vous présenterez aussi Nyman String Quartet No.2 une de vos créations sur la musique du compositeur américain Michael Nyman.
Robert Garland :
Oui, c’est une autre de mes chorégraphies. C’est une pièce vive, rapide, énergique, qui mêle ballet et danse sociale. Selon votre génération, vous reconnaîtrez certains mouvements. C’est très ludique.

Galerie photo © Nir Arieli

DCH : Et Firebird, pourquoi ce choix ? Pourquoi cette pièce est-elle qualifiée de mythique ?
Robert Garland :
Il y a longtemps, alors que Balanchine était encore vivant, le Dance Theatre of Harlem dansait à New York. Après avoir vu notre interprétation des Quatre Tempéraments, Arthur Mitchell lui a dit : « Ma compagnie est prête pour quelque chose de plus grand. » Balanchine lui a répondu : « Tu sais quel a été notre premier succès ? L’Oiseau de feu. » Chorégraphiée par George Balanchine, et dansée par sa femme Maria Tallchief, une ballerine amérindienne, elle a immédiatement rencontré un succès phénoménal. Balanchine nous a alors prêté John Taras, chorégraphe et répétiteur au New York City Ballet. Mais ce sont les décors et costumes de Jeffrey Holder qui ont marqué les esprits. Il a transposé l’histoire, traditionnellement située dans une forêt russe, dans un univers caribéen aux accents afrofuturistes. Mais en regardant le tutu, dans sa forme si classique, il a réalisé que ça ne conviendrait pas à une danseuse noire. Et, pensant alors à Josephine Baker, il l’a redessiné en ôtant le devant du tutu pour dévoiler la jambe entière. Le lendemain, les journaux parlaient de scandale — mais c’était parfait, la danseuse ressemblait plus à un oiseau que jamais.

DCH : En France, cette version est méconnue. On connaît surtout celle de Béjart…
Robert Garland :
Oui, Béjart en a fait une version très différente. Mais celle que nous présentons est une réinterprétation de la version originale, créée à Paris par les Ballets Russes.

DCH : Comment avez-vous choisi les autres pièces du programme parisien ?
Robert Garland :
Comme cela faisait longtemps que nous n’étions pas venus, tout était possible. J’aime proposer une œuvre dans l’esthétique de Balanchine, une autre dans l’esthétique noire, et une troisième plus contemporaine ou réinventée — comme Firebird. Je cherche à composer une programmation qui parle à tout le monde.


DCH : Comment décririez-vous le style de la compagnie aujourd’hui ?
Robert Garland :
Les danseurs que j’ai actuellement sont capables d’embrasser simultanément l’esthétique classique et l’esthétique noire, ce qui n’était pas le cas à mon époque. Ils ont grandi avec un président noir, leur rapport à l’identité est donc très différent. Ils sont spéciaux, et je les aime pour cela.

DCH : Avec le nouveau président, est-ce plus compliqué pour vous ?
Robert Garland : Pour l’instant, les choses sont restées assez similaires.

DCH : Êtes-vous heureux de venir en France ?
Robert Garland :
Je suis impatient d’être à Paris. Beaucoup de gens viennent des États-Unis pour nous voir. C’est aussi le mois de la Saint-Valentin, alors certains maris emmènent leurs femmes à Paris. Nous sommes très enthousiastes à l’idée de danser à Paris, mais aussi à Lyon, Roubaix et Bordeaux.

Propos recueillis par Agnès Izrine

Tournée :
Paris –26 au 28 février 2026 –Palais des Congrès
Roubaix –19 au 21 février 2026 –Le Colisée
Bordeaux –11 au 15 février 2026 –Opéra National
Lyon –05 au 07 mars 2026 –La Bourse du Travail

Catégories: