3 questions à... Angelin Preljocaj

Pourquoi chorégraphiez-vous ?

« Afin que Liza lise »

Liza n’a jamais su ni lire, ni écrire. Son accès aux choses de l’esprit ne se fait que par l’image et le mouvement : sa lecture de l’émotion n’est ni littéraire, ni même verbale. Ainsi, les mots n’ont pour elle qu’un sens approximatif : elle regarde le monde déferler devant elle sans comprendre les annexes calligraphiques qui balisent notre quotidien.

La restitution de son univers intérieur ne se fait qu’à travers son comportement. Elle est là, présente. Pour elle, le simple fait d’exister est une manifestation mouvante, émouvante : c’est par là qu’elle exprime tout, sans mot, sans verbe, seulement ces douloureuses passions qui rendent son corps malade.

Liza n’aime pas la danse. Oh, bien sûr, elle a dû danser, un jour, quand elle était jeune fille, à un mariage ou à ce bal à Shköder lorsqu’elle a rencontré l’homme qui partage sa vie. Mais la danse, celle qu’on voit sur les scènes, qui nous est donnée à voir comme ça, avec sa finalité immédiate et intrinsèque, ça non, elle ne comprend pas.

Elle est venue pourtant, et elle reviendra s’asseoir dans le noir, regarder encore s’échafauder cette graphie de l’émotion qu’elle ne lira que sur un seul corps quand bien même ils seront dix. Ce corps, qu’elle reconnaît dans l’ombre et dont elle sait, depuis le premier jour, qu’il est le ferment de ces douloureuses passions qui rendent son corps malade.

C’est pourquoi, depuis l’âge obscur des instincts révélés, ce corps qu’elle vient voir s’aiguise obstinément pour s’offrir comme un signe afin que Liza lise. Angelin Preljocaj, 1987

Quel est pour vous le plus grand chef-d’œuvre chorégraphique ?

In the Night  de Jerome Robbins dansé par le ballet de l'Opéra de Paris.

 avec Agnès Letestu et Stéphane Bullion

Quel est le chef-d’œuvre qui vous endort ?

La Belle au Bois Dormant...

Opéra de Paris, Rudolf Noureev.

Propos recueillis par Isabelle Calabre

Angelin Preljocaj est danseur, chorégraphe, il dirige depuis 1985 la compagnie Preljocaj, renommée par la suite Ballet Preljocaj en 1996 lors de son arrivée à Aix-en-Provence, et installé au Pavillon Noir d'Aix-en-Provence depuis 2006.

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