Thomas Hauert est un oiseau rare dans la danse. Fragile, mais jouant avec la force des artistes qui savent s’amuser d’eux-mêmes. Des chorégraphes de son espèce sont à protéger de toute urgence. Quand il flirte avec le troglodyte dans son solo éponyme, Hauert lance le plus amusant des appels à sortir du regard anthropocentrique sur le monde.
Le troglodyte est un oiseau minuscule. L’adulte pèse neuf grammes et avec sa forme rondelette, son corps ressemble à une petite balle qu’on aurait gonflée. Il aime se cacher dans les haies, mais quand il se sent en sécurité, il arbore une voix remarquablement forte, tel un petit prétentieux qui cherche à dissimuler sa fragilité et produit avant tout un effet comique. Son nom allemand, Zaunkönig, va dans le sens d’une telle moquerie, puisque ce « roi des clôtures » ne se sent fort qu’une fois caché. C’est pour cela aussi qu’on l’entend plus qu’on ne le voit. Timide et burlesque à la fois, il ne pouvait qu’intéresser Thomas Hauert qui aime se jouer de lui-même quand il monte sur scène.
Car Hauert est joueur. Aussi timide soit-il hors scène, il aime le burlesque et sait tirer profit de son talent comique. Sur scène il se sent en sécurité, comme le troglodyte dans sa haie. Est-ce pour cela qu’il nous rappelle cet oiseau gentillet, même si on n’en a jamais vu la moindre photographie ? Qui plus est, le corps de Hauert, plus élancé que ramassé, contredit toute de la physionomie du troglodyte. Et pourtant…
Faut-il inviter le Zaungast ?
A la notion de « Zaunkönig », il ajoute dans le titre celle de « Zaungast », à savoir l’observateur curieux qui suit un événement de loin. N’y étant pas convié, il s’auto-invite, mais reste cloué à la clôture. En quelque sorte, le Zaunkönig qui se réfugie dans sa haie est le Zaungast de la vie des autres, trop timide pour se mêler aux autres. Sa version la plus contemporaine serait la figure du hikikomori, qui suit la vie depuis sur internet, depuis une chambre obscure qu’il ne quitte jamais. On peut trouver tout cela dans le personnage incarné par Thomas Hauert.
Il n’y a que Hauert pour s’amuser aussi finement à travers son corps de quelques termes et notions germaniques. Le Suisse-Allemand a fait sa carrière en Belgique et dirige depuis 2013 les études en danse contemporaine à La Manufacture – Haute école des arts de la scène de Lausanne. Le voir sur scène reste aussi rare et précieux qu’apercevoir un troglodyte en pleine nature. Et tout aussi touchant.

Agrès absurde
Par ailleurs, le nom de sa compagnie n’est autre que : Zoo. Et si Hauert semble surtout occupé à donner des workshops pour professionnels ou seniors, il est récemment apparu dans un duo improvisé, sous le titre For All we know, aux côtés du danseur grec Ermis Malkotsis. C’était au festival international de Kalamata, et il se révéla, là aussi, formidablement inspiré entre sensibilité, humour, douceur et burlesque.
Dans Troglodyte, il s’enferme sous une table qu’il transforme en agrès absurde, avec lequel il traverse la scène, enfermé dans la vie ordinaire. Non sans dérouler, plus tard, une palissade portable et avec elle, toute l’ironie de son jeu avec les mots et les envies d’une vie bucolique. Il peut aussi se réfugier derrière un écran pour se faire filmer de haut et apparaître de l’autre côté, tel un fantôme de lui-même, reflet de ses propres angoisses.
En somme, un drôle d’oiseau de scène, bouffon et un brin dadaïste, toujours prêt à nous rappeler que ce mouvement est né à Zurich, au Cabaret Voltaire. En conclusion, comme il l’indique en toutes lettres : « La raison n’est rien que la raison et ne satisfait que les besoins rationnels de l’être humain. » La citation est de Dostoïevski, piochée dans Les Carnets du sous-sol et curieusement mise en lumière par d’énigmatiques Troglonautes, une drôle d’association aux fins et origines obscures. Ces êtres devraient, au vu de ce spectacle, accueillir Hauert en membre d’honneur.
Thomas Hahn
Vu le 3 avril, Théâtre de la Cité internationale
Troglodyte, Zaungast/Zaunkönig
Concept, direction, chorégraphie, danse : Thomas Hauert
Musiques: Mauro Lanza, Discorso di Gagarin attorno alla terra, Salvatore Sciarrino, Frantumi, Jonny Greenwood, Popcorn Superhet Receiver: Pt. 2A, 2B, Gustav Mahler, Symphony No. 9, IV. Adagio (Sehr langsam), Talk Talk, I believe in you, Salvatore Sciarrino, Autoritratto nella notte, Duval Timothy & Rosie Lowe, Gonna Be
Costumes : Chevalier-Masson
Lumières: Bert Van Dijck
Scénographie : Thomas Hauert, Bert Van Dijck
Son: Bart Celis
Vidéo : Lukas Pich/ArtGrid, Lawrence Chatton