Réflexion sur l'âge et le temps, Ma P'tite Dame touche d'autant que portée par une dame de près de 80 ans qui tient fort bien -et même mieux que cela- sa place au plateau. Et ce pourrait-être une raison nécessaire et suffisante de voir cela, mais Claire Heggen est aussi une figure majeure de l'histoire de la scène, entre danse et mime et réciproquement.
Évidemment, le dernier solo de Claire Heggen pose l’événement. Le sentiment de visiter un monument. Pour être juste, il existe des monuments qui en imposent davantage, mais Claire Heggen, qui pourrait prétendre au rang de grande figure, témoin de la scène vivante — très vivante — (et nous verrons que définir plus précisément « de quelle scène » pose tout un tas de questions), n’a jamais fanfaronné. Pas d’emphase, pas de pose. Austère, même, et toujours. Mais 80 ans au compteur et toujours là, pour un solo d’une petite heure, ce qui déjà constitue une performance et un événement.
Claire Heggen ne pratiquant qu’avec une réserve quasi janséniste l’art de la communication, un peu de biographie pour poser les bases. Née en 1946, elle se forme d’abord à la danse classique et moderne, puis devient professeure d’éducation physique avant de rejoindre l’école de mime corporel d’Étienne Decroux, où elle étudie entre 1972 et 1975. Ce passage chez Decroux est déterminant et fonde son approche du corps comme instrument central de jeu, mais dans une perspective large : celle du questionnement de la danse vis-à-vis de l’expressivité — le pendant français de l’Ausdruckstanz allemand — dans l’effervescence des redécouvertes des années 1970. « J’adorais la danse, mais j’avais besoin du mime pour traduire en silence certains sentiments plus intimes et plus dramatiques. C’est dans les cours de Pinok et Matho que j’ai rencontré Yves Marc. » Avec lui, elle co-fonde en 1975 le Théâtre du Mouvement, véritable matrice de la recherche sur le geste et le théâtre visuel, et source inépuisable de débats sur la danse et le mime. Tant que la tête est sur le cou (1978), Encore une heure si courte (1989), Si la Joconde avait des jambes (1997), Le Chemin se fait en marchant (2007) ou Ombre claire (2013) sont autant de grandes pièces, parfois parfaitement hilarantes, parfois plus méditatives, qui ont marqué nombre de parcours d’artistes. Et comme le Théâtre du Mouvement, en général, et Claire Heggen, en particulier, ont volontiers ferraillé avec les institutions, ils se sont aussi beaucoup investis dans l’enseignement, avec une liste d’élèves longue comme plusieurs bras…
Galerie photo © David Schaffer
D’où l’enjeu de cette Ma P’tite Dame, dont la feuille de salle porte la mention « Création 2025 ». Mais la même feuille précise que cette création est composée de trois pièces : Stereotypetoc, Vieill’ire et Laps. Claire Heggen précise cependant : « Laps, créé en 2021, est à l’origine du spectacle Ma p’tite dame. Suite à une commande du festival Mimésis, je l’ai créé et joué à l’IVT sans spectateur (filmé, Covid oblige) et à la Nuit du geste 2024 au Théâtre VictorHugo à Bagneux. Mais que faire d’autre avec ces dix minutes ? Avec ce jeu sur la mémoire corporelle de mes partitions de 1969 à 2021 est venue l’idée de témoigner de mon “matrimoine” vivant dans mon corps vieillissant, et ce que cela voudrait dire pour un public averti ou non averti. L’idée m’est venue alors de témoigner de ce que veut dire vieillir pour une femme âgée, toujours vive, qui se confronte aux injonctions de la société sur les seniors. »

Les trois éléments s’enchaînent donc pour former une réflexion, oscillant entre satire ironique, parfois clownesque, et une gravité flirtant avec le métaphysique. Cela peut paraître pompeux, mais Ma P’tite Dame n’en fait jamais trop — euphémisme. Pas besoin d’accumuler les effets, pas besoin de complexité ostentatoire, pas besoin d’en rajouter. Claire Heggen n’a besoin que d’elle-même pour convoquer le monde. Sur le plateau : rien. Une vieille dame qui entre — « vieille », c’est elle qui le dit. Presque pas de costume, tout est dans le « presque ». Une proposition en dehors de toutes les routes balisées de la culture à la mode. Et pourtant essentielle. Car ce qu’elle montre — rappelons que « montrer », c’est « faire voir par un geste, un signe ; indiquer, désigner », comme le monstre est ce que l’on montre — commence avec une petite dame, un peu perdue, rapidement rebelle, réagissant en particulier aux injonctions de la bande son. « Avec Éléonore Bovon, nous avons fait, en rigolant, des listes : de pubs, celles que l’on reçoit à partir de 50 ans, puis des listes de médecins spécialistes en “iste” et en “ogue”. Et j’imaginais ensuite un moonwalk de la vioque. Elle a composé avec ça. La partition gestuelle s’est construite à partir de là, à partir de mes propositions, avec le regard extérieur de Jean-Claude Cotillard. » Le résultat est réjouissant, s’achevant sur un striptease parodique — mais pas seulement.
Changement de tonalité avec Vieill’ire, qui n’a rien du jeu de mots du titre : ni « vieille », ni « ire », mais, à cour, une forme dont on reconnaît rapidement qu’il s’agit d’une poupée à l’image de Claire Heggen ellemême. « Il y a 40 ans, je créais le solo Im/mobile à l’aide d’une marionnette réaliste de ma taille, mon double en plus âgé », précise le dossier. L’interrogation du temps qui passe s’entend immédiatement, avec cette nuance que les marionnettes vieillissent aussi — et plus que les humains encore (Nicole Mossoux avait connu la même mésaventure) — et il fallut en refabriquer une : « Celle-ci est mon double et a été créée spécialement pour cette pièce… Celle d’Im/mobile était mon double très vieilli. Maintenant, je suis plus vieille qu’elle et je m’en sers pour la pédagogie. » Se contorsionnant et contraignant son double inanimé à un pas de deux acrobatique, périlleux, parfois vachard, Vieill’ire tourne au triomphe de la vieille dame sur son image, dans une rivalité faite d’attraction autant que de répulsion. Ce Doppelgänger des mythologies germaniques finit ici chargé lui-même d’un fardeau d’âge. Et la petite dame s’en voit toute libérée pour Laps, manière de marabout-de-ficelle gestuel cousant quatorze pièces anciennes en une promenade abstraite et formidablement poétique… dansée.

Car évidemment, nous y revenons : danseuse ou actrice ? « C’est une longue histoire, qui ne m’appartient pas complètement. Mais nous pouvons en parler longuement. Au ministère, Brigitte Lefèvre considérait que la danse théâtrale ne devait pas être subventionnée car trop signifiante… alors on est allés voir du côté du théâtre, qui nous a accueillis, bien que nos créations ne soient pas avec texte et dialogues. Tout en restant des OVNI dans le paysage. Maintenant, les danseurs font de tout et même n’importe quoi. Ils ont colonisé tout ce qui est mouvement et l’ont baptisé danse. Alors ? Dans la logique de la danse actuelle, vue par le public, les médias, on me dit que je suis danseuse. Dans la logique du mime corporel de Decroux, je pourrais me dire mime contemporaine. Mais le terme “mime”, ça fait peur… Pour ma part, et dans la logique du Théâtre du Mouvement, je me sens profondément actrice de mouvement. Je pose des actes, je ne danse pas. »

Et pourtant, cette délicate revisite du répertoire par la musicalité du geste, cette évocation du temps qui passe et de nous qui passons, sans y toucher, s’inscrit dans la lignée des grandes œuvres chorégraphiques sur l’âge (Kazuo Ohno, Pina Bausch), servie par une interprète d’une maîtrise d’autant plus invraisemblable qu’elle ne se donne jamais pour telle.
Philippe Verrièle
Vu Le 30 mars 2026 // Festival Avis de temps fort – Théâtre Victor Hugo – Bagneux