Après YAMA, ANNA, YIRO, MIDAS, LÉON, et avant VICTOR, Laura Arend a présenté sa création IARA, sous-titrée Ballet pour les Amazones d’hier et d’aujourd’hui, au Grand Théâtre de Luxembourg.
Qui dit amazones dit Brésil. Il n’est naturellement pas question ici du GAFAM qui tire son nom du puissant fleuve prenant sa source au Pérou mais des guerrières qu’évoque la forêt brésilienne, le fleuve et le prénom Iara qui désigne la dame des eaux. La pièce traite de battantes, de femmes dignes d’être associées aux filles du dieu Arès et de la nymphe Harmonie. L’amazone a inspiré poètes et artistes et plusieurs chorégraphes, d’Étienne Lauchery (L’Amour vainqueur des Amazones, 1775) à Marinette Dozeville (Amazones, 2021), en passant par Bronislava Nijinska (Les Amazones, 1926), David Costa (la « Marche des Amazones » dans le ballet The Black Crook, 1866), Jerome Robbins (cf. son évocation machiste des Amazones dans The Cage, 1951), Janine Charrat (Le Massacre des Amazones, 1951). Dans le vocabulaire de la danse, le « saut de l’amazone », inspiré de la monte de la cavalière au XVIe siècle, désigne un grand jeté en 5e position effectué jambes tendues.
Galerie photo © Bohumil KOSTOHRYZ
Le compositeur Étienne Méhul dédia à Antiope l’Opéra La dernière des amazones (1811). Cécile Chaminade illustra le thème dans sa symphonie Les Amazones (1884). Laura Arend rend hommage à la multi-talentueuse Maria Antonia Walpurgis, en intercalant dans la B.O. électro-acoustique de Marian des extraits de l’opéra Talestri, regina delle amazzoni (1760). IARA, nom, prénom ou surnom, de la sirène du fleuve Amazone sonne d’ailleurs comme Laura. Tel fut également le nom d’une rebelle et d’une révolutionnaire contemporaine. En effet, le long métrage de Flavio Frederico, À la recherche de Iara (2013), raconte la vie de la jeune enseignante brésilienne Iara Iavelberg, qui passa à la guérilla urbaine en compagnie de son amant, Carlos Lamarca, avec lequel elle lutta contre la dictature du général Emílio Garrastazú Médici, avant d’être abattue par la police en 1971.
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Laura Arend a fait appel à trois danseuses remarquables et singulières, Catarina Barbosa, Mathilde Plateau et Miranda Silveira Templer (la Brésilienne de l’étape), pour incarner à tour de rôle les multiples facettes de la dénommée Iara. À l’issue de la représentation, Laura Arend nous a appris que les interprètes ont contribué par leurs trouvailles et leurs propositions et à la structure conçue d’avance, comme c’est habituel chez elle. Les danseuses se changent et se métamorphosent à vue, telles des Fregoli, grâce à une panoplie de costumes de scène conçus par Geneviève Arend (la mère de Laura) et Peggy Wurth, accrochés à un portant horizontal situé en fond de scène. Le cintre pendant des cintres et le tulle le couvrant, montrant et masquant les artistes par intermittence au fond de leur terrain de jeu, font office de scénographie.
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L’éclectisme dont fait preuve Laura Arend la conduit à employer avec relativisme, ce qui ne veut pas dire indifférence, divers styles ou langages chorégraphiques qui vont du ballet à la modern dance, du néoclassique au contemporain, du popping au locking. Ce qui tombe bien et, en tout cas, convient parfaitement aux interprètes. Il faut dire que chacune a sa spécialité, chacune a l’occasion de le démontrer et de se distinguer en cours de route. Après présentation du trio, lequel est bel et bien mis en valeur par Jean-Yves Beck avec des douches de lumière et des changements d’atmosphère suivant les tableaux et les tempos, nous avons droit à une première et épatante variation de Miranda Silveira Templer, vêtue sportivement d’un crop top et d’un short.
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Le solo de Catarina Barbosa paraît, du coup, un peu plus convenu. Il est agaçant car un tantinet cabotin avec des minauderies, des singeries, des gamineries mimant l’hystérie en veux-tu en voilà. En revanche, la performance de Mathilde Plateau est sensationnelle. Nous avons droit avec cette danseuse fétiche d’Arend à une véritable démonstration de danse. De technique pure et dure. D’une grande virtuosité et d’une admirable expressivité. Par-dessus le marché, les tenues élégantes et sexy, les éclairages nets et précis, les silhouettes en ombres chinoises, les pas de trois, le travail au sol, les manèges, les marches en tous sens, les contrastes entre les nombreux temps forts et quelques-uns, forcément plus faibles, mais jamais morts, les plages électroniques et les suites percussives ont valu les rappels du public.
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La question des rapports de force, la mise en évidence et en cause des clichés de genre, la lutte des femmes envisagée comme un sport de combat (cf. les gants de boxe de couleur rouge), le thème de la maternité (symbolisé par un ballon de chiffons et par le leitmotiv d’une berceuse brésilienne chantée a cappella), l’appropriation des attributs de puissance, de beauté, de fragilité (le talons aiguilles rappelant le conte des chaussons rouges et le film qui va avec) sont signifiés par les allures, les cambrures, les chaussures, les parures, les coiffures des danseuses.
Nicolas Villodre
Vu le 26 février 2026 au Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg.
Distribution
Chorégraphie : Laura Arend
Interprètes : Caterina Barbosa, Miranda Silveira et Mathilde Plateau
IARA sera donné le 23 juillet 2026 au Théâtre Tor 6 du festival de danse de Bielefeld, en Allemagne.
VICTOR, la nouvelle pièce de Laura Arend, en collaboration avec Marie-Agnès Gillot et Mermoz Melchior, sera créée le 9 mai 2026 aux Franciscaines de Deauville.