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« Le Margherite » par Erika Zueneli

La nouvelle pièce d’Erika Zueneli marque une inflexion, non un changement d’inspiration. Voir dans Le Margherite un plaidoyer à la mode pour la fluidité de genre, c’est faire erreur. Pour percevoir la pertinence de ce portrait générationnel, il faut se replacer dans la perspective de l’œuvre d’une chorégraphe complexe et passionnante. Mais avec quelques détours.

Une précision s’impose d’emblée, sous forme de rappel : née à Florence, Erika Zueneli parle italien. Le titre de l’œuvre, Le Margherite, ne signifie donc rien d’autre que « Les Marguerites », et non une volonté de déconstruction des genres, contrairement à ce que certains crurent. « Au début, ce n’était pas un titre mais seulement le nom du projet, et au fil de la création, cela s’est imposé », précise la chorégraphe.
Donc pas d’intention philologique ; en revanche, nécessité de recourir à la floriographie (ou langage des fleurs), jeu de messages codés à partir des fleurs, réputé inventé à l’époque ottomane par les femmes des harems et surtout développé en Europe à l’époque victorienne, qui voit fleurir (cela s’impose) les listes et dictionnaires floraux dans lesquels la marguerite signifie l’amour doux et fidèle, mais aussi la renaissance et la vitalité du renouveau. Ce qui, en l’occurrence, nous importe.

Mais non sans une certaine insolence fraîche et légèrement rebelle, comme s’amuse Georges Brassens qui chante dans La Marguerite : « Trois pétales / De scandale / Sur l’autel, / Indiscrète / Pâquerette, / D’où vient‑ell’ ? » Car pour le barde sétois, et pour les botanistes, et contrairement à ce que répètent à plusieurs reprises les interprètes de la pièce, pâquerettes et marguerites diffèrent surtout par leur taille : les premières, beaucoup plus petites que les secondes, se ferment la nuit. Mais les deux, comme camomilles et pissenlits, appartiennent à la famille des astéracées, ce qui signifie que la fleur n’en est pas vraiment une mais une inflorescence regroupant plusieurs fleurs. Chaque pétale, ou capitule, est une fleur à part entière.
Mais en l’occurrence, cela importe peu.

En revanche, il convient de revenir à Landfall (2022), dont quatre des interprètes présents (tous sauf Charlotte Cétaire) faisaient partie. Pour rappel, Landfall : entrée progressive des dix interprètes dont la présence frontale et immobile crée une tension initiale, puis, peu à peu, un mouvement d’abord minimaliste avant de s’amplifier. L’ensemble évolue vers un paysage scénique dense mêlant solos et interactions, dessinant progressivement l’image d’une communauté en mouvement. La proximité avec Le Margherite s’impose. Mais dans cette dernière pièce, à cour, le musicien Sébastien Jacobs s’affaire pendant que le public s’installe, ses instruments, consoles et ustensiles à portée de main ; au fond, deux grands panneaux de lais de tissu orange léger. L’un des interprètes s’avance et lance une adresse au public, toute de dérapages verbaux d’apparence plus ou moins contrôlés, puis les entrées se succèdent, chacun introduisant son moment de fraîcheur un peu gauche, un peu absurde, un peu imprévisible, où le faux‑mouvement n’est pas si raté. Le groupe se constitue autour de moments chantés — une reprise un peu fragile mais extrêmement habitée de Pendant que les champs brûlent du groupe Niagara — et la collectivité se construit en même temps que se défait le décor ; les individus se dessinent mais dans une dynamique collective. Un portrait générationnel de groupe où affleure une tension dramatique, ce que la farandole ébouriffée autour du Sacre de Stravinsky rend parfaitement sensible. Mais ne pas prendre tout cela trop au sérieux : à la fin, reste le groupe chantant Niagara…

« Quatre des cinq interprètes de Le Margherite viennent de la distribution de Landfall. Ils ne sont pas danseurs, ce sont de jeunes étudiants sortis tout juste des formations de théâtre. Pour travailler avec eux, j’ai commencé par des labos où je leur posais des questions, dont “Si j’étais une chanson ?”. L’une — mais elle se définit comme masculin — a chanté Niagara. Cela s’est imposé », explique Erika Zueneli, qui précise : « Ce n’est pas un diptyque, mais il y a certainement un ricochet, un écho, entre Landfall et Le Margherite : même génération, même équipe, une certaine prise de l’espace. Mais entre les deux, il y a aussi eu Saraband avec Laura Simi. Dans ce sens, il me semble qu’il ne s’agit peut‑être pas d’un virage, d’un changement d’envie, de sensibilité ou de direction, mais plutôt de deux projets, Landfall et Le Margherite, qui font écho, en filigrane, à une certaine jeunesse, à une génération. Une génération confrontée aujourd’hui à une réalité de fin du monde, ou presque, qui nous rappelle souvent celle du début du XXIᵉ siècle. Et cela impose une certaine porosité, une ouverture laissant transpirer les influences et les échos générationnels — et se prête à une démarche différente. »

De fait, cette préoccupation traverse toute l’œuvre de la chorégraphe dans cette quête de l’intime qui l’anime. « Toute danse rend sensible, immédiatement perceptible pour autrui — pour peu qu’il soit spectateur — la proximité et la connivence, ce qui peut être un bon résumé de l’intimité entre deux êtres. Une part essentielle de ce qui fait le propos d’une œuvre chorégraphique tient dans cette mise en évidence, voire en débat, des modalités de l’intimité » (L’intime danse d’Erika, in Erika Zueneli, L’intimité comme arène, Éditions Riveneuve, 2020). La spécificité de l’approche d’Erika Zueneli est de mettre en tension cette intimité, d’en souligner le potentiel de conflit et ses résolutions. « Amoureuse, familiale, identitaire, dans des univers familiers voire familiaux : l’intimité comme lieu de création de soi‑même ne trouve sa forme, chez Erika Zueneli, que dans ce que la danse offre de richesses agonistiques. » (Id.)

Le trouble et la fascination que crée Le Margherite viennent de ce que, portrait d’une génération qui voudrait abolir le conflit, la pièce en fait affleurer les contradictions, les charges, voire la violence latente. Tout cela avec bienveillance, mais sans fard. La marguerite est symbole de renouveau, mais non sans insolence. Pour information, la marguerite se mange ; fermentée, on peut en faire du vin.

Philippe Verrièle.
Vu le 13 février 2026, Théâtre Le Colombier, Bagnolet, dans le cadre du Festival Faits d’Hiver.

Crédits
Conception et chorégraphie : Erika Zueneli
Interprètes : Charly Simon, Benjamin Gisaro, Matteo Renouf, Louis Affergan, Charlotte Cétaire
Performer, instrumentiste, musicien live : Sébastien Jacobs
Création lumière : Sylvie Mélis
Scénographie et regard complice : Olivier Renouf
Costumes : Erika Zueneli & Silvia Hasenclever
Regard dramaturgique : Louise de Bastier

Du 04 au 07 mars 2026 : Festival On the Edge — Les Brigittines — Bruxelles (BE)
Les 16 et 17 octobre 2026 : Central — La Louvière (BE)

Catégories: 
Spectacles
Critiques
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Théâtre Le Colombier - Bagnolet
Festival Faits d’Hiver
Erika Zueneli
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Benjamin Gisaro
Matteo Renouf
Louis Affergan
Charlotte Cétaire

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