Nouveau directeur du Centre Chorégraphique National de Nantes, Salia Sanou arrive en ce mois de janvier 2026 avec un solide bagage et des intentions affirmées, à commencer par le désir de s’inscrire dans une continuité. Mais, figure majeure de la création chorégraphique contemporaine du continent africain, nommé dans une ville au passé chargé, il change déjà les choses par sa seule présence — et il en mesure tranquillement la portée.
DCH : Comment arrivez-vous et avec quelle équipe ?
Salia Sanou : Comme les autres directeurs, je mets ma compagnie en veille et nous établissons une convention pour que, dès le mois de janvier, mes pièces passent sous la production du Centre Chorégraphique National de Nantes (CCNN).
Pour l’équipe, je vais m’appuyer sur celle déjà en place, avec Erica Hess qui était, avec Ambra Senatore, directrice déléguée du CCN et qui va le rester à mes côtés. D’ailleurs, une grande partie de l’équipe vient de Claude Brumachon — par exemple Vincent [Blanc] et Lise [Fassier]. Seule une personne de l’équipe est partie, car elle souhaitait arrêter. J’aime beaucoup cette idée de continuité. L’équipe à laquelle j’ai présenté mon projet s’y retrouve, et tout le monde est enthousiaste. Ambra a fait un travail très important ; je vais m’appuyer dessus, et ce sera d’autant plus facile avec une équipe qui l’a mis en place.

DCH : Cela signifie-t-il que vous allez poursuivre le festival Trajectoires ?
Salia Sanou : Oui, je m’inscris dans la continuité de Trajectoires, mais en ouvrant une réflexion autour de la jeunesse. Je voudrais la placer au centre de la direction artistique. Cela signifie que j’aimerais que nous insistions davantage sur les jeunes chorégraphes émergents. Souvent, les étudiants qui sortent des écoles ont élaboré des travaux vraiment intéressants, mais qui manquent de visibilité.
Je voudrais proposer un axe artistique orienté vers le repérage dans les écoles de formation; je pense évidemment au CNDC d’Angers (Centre national de danse contemporaine), mais aussi à P.A.R.T.S. (Performing Arts Research and Training Studios, Bruxelles), au master Danse et pratiques chorégraphiques de Charleroi Danse (Bruxelles), au master Exerce (Agora – Cité internationale de la danse, Montpellier), ou encore à Extensions (La Place de la Danse – CDCN Toulouse-Occitanie), sans oublier les deux Conservatoires nationaux supérieurs (CNSMD Paris et CNSMD Lyon).Il y a là des jeunes chorégraphes à découvrir, mais aussi des ensembles de jeunes danseurs dont nous ne voyons pas assez le travail.
Toujours dans le même esprit, nous devons nous interroger sur la question du répertoire. Je crois qu’il serait très appréciable d’inviter un ou deux ballets juniors au Lieu Unique ou à Mixt [lieu culturel récemment inauguré à Nantes], pour poser la question de la grande forme en danse portée par des jeunes. Mais il faut en discuter, car vous savez bien que les décisions concernant le festival Trajectoires se prennent collectivement, avec les lieux partenaires de diffusion.
Un troisième axe sera d’être à l’écoute de la création chorégraphique du continent africain, des outre-mer et de l’océan Indien. J’aimerais que nous puissions accompagner trois ou quatre projets par an. Il faut trouver des partenaires et voir comment en synergie, les autres CCN peuvent apporter un soutien. Mais tout cela reste à construire.

DCH : Comment vont être dirigés La Termitière et le festival Dialogue de Corps de Ouagadougou (Burkina Faso) ? Conservez-vous un lien institutionnel avec ces deux initiatives que vous avez fondées ?
Salia Sanou : Oui, je conserve un lien institutionnel avec le CDC–La Termitière et le festival Dialogue de Corps. Ce sont deux espaces formidables auxquels je reste profondément attaché. Depuis le CCN de Nantes, j’aurai à cœur de poursuivre ce lien, d’apporter un regard d’aîné et de continuer à œuvrer pour le développement de la danse en Afrique.
Aujourd’hui, j’invite les jeunes à prendre davantage de responsabilités et j’ai proposé une direction collégiale et associée avec trois jeunes pédagogues et chorégraphes très engagés à mes côtés depuis longtemps : Wilfried Souly, Vicky Idrissa Kafando et Ousseni Dabaré, alias Esprit.
DCH : Vous avez évoqué le recours à des mécènes pour soutenir la dimension « jeunesse » que vous souhaitez donner au festival Trajectoires. Avez-vous déjà des noms en tête ?
Salia Sanou : Oui, je crois qu’il est nécessaire aujourd’hui d’intégrer pleinement dans nos pratiques la recherche de mécénat, afin de solliciter des fonds privés pour rendre possibles certains projets d’envergure. Le projet artistique autour de la jeunesse, de l’émergence et de l’insertion professionnelle peut en effet s’inscrire dans des valeurs partagées par le monde entrepreneurial. Nous irons frapper à beaucoup de portes…

DCH : Quelles vont être vos premières activités à Nantes ?
Salia Sanou : Il y aura d’abord le festival Trajectoires, dont nous avons parlé. Je vais aussi m’y investir artistiquement, avec par exemple un quatrième épisode de mes Multiple.s, ces rencontres avec des artistes différents. Ce quatrième épisode sera avec la chanteuse de jazz Ange Fandoh.
Sur le plan de la création, il y a déjà un solo en projet pour l’un de mes danseurs, Ousseni Dabaré, alias Esprit. Nous allons nous interroger sur la place de l’interprète dans la création, en nous appuyant sur les moments de solo qu’il a eus dans différentes pièces que je vais réinterpréter. Ce sera un temps fort au Théâtre Francine Vasse fin mars à Nantes.
Je vais également organiser des rencontres entre artistes « mis en mouvement ». J’inviterai des danseurs, chorégraphes, musiciens, comédiens qui souhaiteraient « rencontrer mon travail », dans une sorte de porte ouverte mutuelle… Par ailleurs, je vais transmettre ma pièce Du désir d’horizons aux élèves du Pont Supérieur (Pôle d'enseignement supérieur spectacle vivant Bretagne-Pays de la Loire) en juin prochain.
DCH : Avez-vous pris d’autres contacts avec des institutions nantaises ?
Salia Sanou : Oui, dès la préparation de ma candidature puis après ma nomination, j’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreux acteurs et institutions culturelles de Nantes et de la région. Parmi eux : les directions du Voyage à Nantes, de Mixt, du Lieu Unique, du TU-Nantes, d’ONYX, du Théâtre de Saint-Nazaire, du CNDC d’Angers, du Grand R à La Roche-sur-Yon, d’Angers Nantes Opéra ou encore de Stereolux…
Ces échanges se sont déroulés dans un esprit d’écoute, de partage et de volonté commune de renforcer les liens existants et de construire de nouveaux partenariats.

DCH : La ville de Nantes est aussi, historiquement, un maillon essentiel de la traite et de l’esclavage. Vous êtes Africain. Comment allez-vous aborder cette question ?
Salia Sanou : Il y a un travail formidable mené par la ville de Nantes sur cette mémoire, avec déjà de très grands acquis. Mais je souhaite développer le lien avec l’Afrique, sa diaspora et l’Outre-mer, car les trois sont impliqués dans cette histoire. Il y a un élu de la ville, Michel Cocotier [président de l’association « Mémoire de l’Outre-mer »], qui fait un travail remarquable, et je vais œuvrer avec des personnalités comme lui.
Je rêve d’une parade chorégraphique qui rassemblerait les gens sur les quais de Nantes pour questionner l’histoire et les espaces.
Propos recueillis par Philippe Verrièle