« Zizi au zénith »

Danseuse classique devenue comédienne et chanteuse, qui inaugure avec ses apparitions écraniques une tradition où ne tarderont pas s’illustrer Leslie Caron et Brigitte Bardot, Zizi Jeanmaire est passée avec une suprême aisance du statut de ballerine à celui de star hollywoodienne, de meneuse de revue puis de vedette de la chanson.

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Plusieurs photographies de Serge Lido montrent la métamorphose spectaculaire de Renée Jeanmaire qui date de 1949 et de son changement d’apparence pour son rôle de Carmen dans la chorégraphie de Roland Petit, son époux prédestiné et futur géniteur de Valentine. Avant transformation, la jeune fille avait tout du type de femme que l’on pouvait mater au fil des pages des Marie-Claire sous l’Occupation. Après ce changement de coiffure, déterminant pour toute sa carrière, sinon sa vie, en l’indéterminant sexuellement, la silhouette de la danseuse gagna à s’épurer graphiquement, le corps tout entier s’étant, du jour au lendemain, stylisé et aiguisé. Ce miracle, elle le devait à Monsieur Antoine, que le magazine Elle du 4 avril 1949 rebaptisa « Antonio », ce visionnaire de l’art capillaire venu de Pologne, Antoni Cierplikowski, qui, au moment où Rita Hayworth redevenait « Carmen » (assumant son véritable prénom) et laissait pousser sa rousse chevelure pour incarner au cinéma la cigarière sévillane, opta, au contraire, pour couper court celle de Zizi.

Après « six essais et une centaine de coups de ciseaux », précise le journal féminin, Antoine, le père de la « coiffure à la garçonne » dessina ou décida de la coupe ultra courte par laquelle sa cliente devint « mi-mauvaise fille, mi-mauvais garçon. » L’allure de garçon manqué ou, si l’on préfère, d’une fille réussie, eut pour effet de décupler l’attractivité de Zizi. D’éveiller, de titiller et, par là même, de répondre à l’ambiguïté sexuelle.

Alexandre de Paris, le disciple d’Antoine, ne put rapatrier le corps de celui-ci, qui fut enterré au centre de la Pologne en 1976.Celui qui avait été « premier garçon » du salon Antoine obtint, non sans mal, une main de celui-ci, la droite, naturellement, âprement négociée avec la bureaucratie communiste locale. Cette précieuse relique manuelle qui, selon Alexandre, avait « coiffé Coco Chanel, Sarah Bernhardt ou encore la reine Marie de Roumanie », fut inhumée en 1992 au cimetière de Passy, dans la capitale mondiale de la mode.

Star de ciné, meneuse de revue, vedette de la chanson
Howard Hughes, à l’affût de nouveaux courants et de jolies frimousses, repéra Zizi Jeanmaire dans un magazine ou en entendit parler en Angleterre où Carmen avait été un succès théâtral avant Paris, ou bien par sa compatriote, Hélène Musil, danseuse des Ballets de Monte Carlo et épouse d’Eddie Constantine. À la tête de la RKO, il invita Zizi et toute la troupe de Carmen, le chorégraphe inclus, à Hollywood en 1952, au départ pour produire une version filmique de ce tube chorégraphique. Zizi réussit son passage de la scène à l’écran avec le musical Hans Christian Andersen et la Danseuse dont le premier rôle était tenu par Danny Kaye. Suivirent, trois ans après, le Quadrille d'amour (Anything Goes) avec Bing Crosby. En France, elle tourna par la suite Folies-Bergère d'Henri Decoin, avec Eddie Constantine et Charmants garçons, avec Daniel Gélin et Henri Vidal. Parallèlement, elle s’est inscrite dans une lignée qui va de La Goulue à Lisette Malidor, en passant par Nini Patte-en-l’air, Jane Avril, Yvette Guilbert, Joséphine Baker, Mistinguett et Liliane Montevecchi, celle des meneuses de revue qui ont fait la gloire du music-hall parisien.

 

Elle s’est lancée dans la chanson sans prendre de leçon et a pu ainsi se produire dans des shows mis en scène par Petit pour le Casino de Paris, l’Alhambra, l’Olympia, Bobino, les Bouffes du nord et, plus souvent qu’à son tour, sur les plateaux de télévision. Un numéro comme « Mon truc en plumes » est un ballet en soi et un standard de la chanson populaire signé Bernard Dimey et Jean Constantin, inspiré par la samba la plus endiablée. Populaire mais jamais populiste : la gouaille comme l’œillade chez Zizi sont avant tout parisiennes.

Jamais franchouillardes, cocardières ni vulgaires. D’autant qu’elle sut s’entourer d’auteurs d’exception comme Boris Vian, Raymond Queneau, Serge Gainsbourg, sans parler de Guy Béart, Claude Nougaro, Jean Ferrat, Jean-Jacques Debout, etc. Yves Saint Laurent a imaginé pour elle les boas du « truc en plumes » et, surtout, la magnifique « robe champagne » arborée par Zizi au théâtre de Chaillot en 1963. Serge Gainsbourg lui chante tendrement « La Javanaise » à la télévision en 1978, arborant ostensiblement les richelieus blancs que Rose Repetto, avait nommés du prénom de sa belle-fille, Zizi. Jean-Christophe Averty nous a laissé une image intacte de celle qui fut aussi une artiste de variétés dans sa captation électronique de 1995, Zizi au Zénith.
Nicolas Villodre

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