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« Swan Lake solo » d’Olga Dukhovnaya

La version du Lac des cygnes de la danseuse et chorégraphe ukrainienne Olga Dukhovnaya, découverte à Montreuil en ouverture des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, nous a été présentée comme « une lecture résolument moderne du célèbre ballet ». Et, plus précisément, ainsi que l’a colporté un des agents d’accueil distribuant le programme, un « Lac modernisé et urbanisé. »

« Ni prince, ni oiseaux, ni sortilège », précisait cette feuille de salle – ou, si l’on veut, feuille de parvis, la représentation ayant eu lieu en extérieur. Ni volatiles en veux-tu en voilà, ni petits rats en tutu dans cette pièce offerte gracieusement – dans tous les sens du terme – au tout venant montreuillois. La danse a été exécutée par la chorégraphe en personne vêtue d’un pantalon noir orné de scintillantes paillettes signé Marion Regnier, d’un marcel chic assorti, chaussée de baskets anthracite à semelles blanches tenant lieu de chaussons. 

Cette lecture d’un des ballets classiques les plus célèbres et spectaculaires du répertoire relève de l’abstrait, dans l’acception anglo-saxonne du terme, qui est aussi celle de résumé. En collaboration avec le compositeur Anton Svetlichny, Olga Dukhovnaya a réduit le Lac à sa plus simple expression, l’a secoué musicalement en en prélevant des bribes, des mesures ou des notes traitées à la sauce techno, l’a détourné stylistiquement, transformant le vocabulaire du ballet blanc en simples exercices d’aérobic, de gym tonique ou de fitness. Réduit à environ un tiers de sa durée opératique, restitué sous forme de solo, l’opus tient de la gageure. Il a pourtant été suivi avec une grande attention par petits et grands, cette audience, mêlant familles et balletomanes au sens large, ayant chaleureusement applaudi chaque fin de section. 

Nous en avons distingué une demi-douzaine, les deux premières étant enchaînées : sauts sur place après un temps d’immobilité en en première position, la tête étant tournée vers la gauche,  accompagnés d’une note prolongée, répétée, de frappes de cymbale, d’une voix féminine avec effet de vibrato dans le style Natural Blues de Moby et de coups de massue ad lib. Reprise de cette boucle sonore et gestuelle avec ralentissements et accélérés jusqu’au paroxysme ; suite de mouvements effectués en silence ou presque, enrichis de murmures, de bruits de la rue, de sonnerie de smartphone, puis glissade au sol de l’interprète, passage en demi-pointes, battements de bras mimant les ailes de volatile et génuflexion ; diffusion d’un passage musical du Lac de Tchaïkovski, celui de l’Entrée d’Odette de l’acte 2 tandis que la danseuse adopte une position fœtale et reste en boule, les bras repliés posés à terre devant elle, comme interdite ou s’interdisant tout mouvement ; debout, en pose altière, tandis qu’un accord ressassé l’incite à passer à une gestuelle mécanique, robotique, automatique ; elle passe à l’action, la sono diffusant précisément le Pas d'action de l’acte 2 (Odette et le prince), rejointe par le danseur longiligne imperturbable Alexis Hédouin qui la tient par les hanches et la soulève très haut sur les parties de violon, avant que le couple n’échange les rôles, la danseuse se faisant porteuse de son partenaire…

Swan Lake solo revisite donc le chef d’œuvre de Tchaïkovski immortalisé par la version de Petipa, pérennisé par quantité d’autres : en 1920, Alexandre Gorski eut, paraît-il, l’idée de remplacer le tutu par la tunique isadorienne ; Le Lac était déjà volontiers donné sous forme d’extraits au début du siècle passé comme dans les versions des Ballets russes de Diaghilev (en 1911), voire celles du Ballet de l’Opéra de Paris, dirigé par l’Ukrainien de l’étape, Serge Lifar (en 1936). Il fit très tôt l’objet de transpositions, de celle de La Méri, inspirée par la danse indienne (1944) à celle, épatante, de la chorégraphe Sud-africaine Dada Massilo (2012), d’interprétations diverses, comme celle d’Andy Degroat (1984) ou celle, teintée de psychanalyse, de Mats Ek (1987). Sans parler des parodies de Jacques Charron et Robert Hirsch au Gala de l’Union (1965) et des Ballets Trockadero (c.2003). (Lire notre article)

L’heure et l’humeur étant à la « déconstruction », il n’est guère plus requis de technique particulière pour mettre en pièces un objet culte – car, pour des raisons artistiques et extra-artistiques, ce ballet en est un. Dans un speech au microphone entre la cinquième et la sixième partie de sa proposition, Olga Dukhovnaya souligne que, curieusement, le Lac a toujours été associé à à la mort d’un secrétaire général du parti communiste soviétique, que ce soit Léonid Brejnev en 1982, Iouri Andropov en 1984 ou Konstantin Techernenko en 1985. La musique de Tchaïkovski retentissait toute la journée sur toutes les chaînes de télévision. En 1991, lorsque Mikhaïl Gorbatchev fut été écarté du pouvoir, le Lac passa trois jours durant pour cacher au peuple ce qui se déroulait en coulisses à Moscou. « On ne sait pourquoi », dit malicieusement la jeune femme, le Lac reste lié à la chute du régime et à la mort. 

Toutes proportions gardées, la diffusion de musique classique n’est pas l’apanage des régimes totalitaires. On se souvient, par exemple qu’en France, à la mort de Georges Pompidou dans l’exercice de ses fonctions, en 1974, toutes les radios diffusèrent des thèmes classiques. Et que lors du décès du général de Gaulle, l’hebdomadaire Hara-Kiri fut interdit pour avoir titré pleine page à la une : « Bal tragique à Colombey – 1 mort ». Le plus étonnant, pour nous, est le maintien, et même l’essor, du ballet classique, après la Révolution russe (y compris en dehors de l’URSS, jusqu' à Cuba !), cette discipline ayant été en un premier temps associée à l’art bourgeois par les Bolchéviques. Là encore, une personnalité ukrainienne joua un rôle important, semble-t-il, le commissaire du peuple Anatoli Lounatcharski, intellectuel éclairé et grand amateur d’art, qui contribua à préserver celui du ballet ainsi que quantité de monuments historiques. 

Quelques heures après la représentation de Montreuil, le hasard – plus ou moins objectif – a voulu que l’Ukraine remportât le prestigieux Concours de l’Eurovision !

Nicolas Villodre

Vu le 14 mai devant le Nouveau théâtre de Montreuil, dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis.

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