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Suresnes Cités Danse : Le « Casse-Noisette » hip hop de Blanca Li

Quand la Madrilène revient à Suresnes, le casse-noisette d’antan se transforme en jouet électronique ! 

La trentième édition de Suresnes Cités Danse s’est élancée par la mise en scène d’une fête [lire notre critique]. Et s’est terminée par une fête. Quoi de plus logique ? Avec les représentants des collectivités territoriales qui soutiennent le Théâtre Jean Vilar et son festival, la première du Casse-Noisette de Blanca Li s’est transformée en démonstration d’unité entre artistes, public, direction et soutiens. Tous étaient prêts à fêter noël ensemble et à se laisser surprendre par la Madrilène qui n’a rien perdu de son tempérament.

Et on peut affirmer que Blanca et ses interprètes étaient au rendez-vous. Le rire aussi. Le clown, le hip hop, des parodies du DJing, de la parade militaire, du patinage, du déballage des cadeaux… Mais cette fête est un mélange de noël et du réveillon de la Saint-Sylvestre. L’un après l’autre, les amis sonnent à la porte imaginaire et déposent leurs paquets sous le sapin. On se tombe dans les bras. L’excitation monte, la puissance musicale aussi. La partition de Casse-Noisette est ici un complément par rapport aux soul, funk et autres tubes old school (selon la terminologie hip hop) qui assurent la fête, même si au fil des tableaux, on découvre que les différentes danses composées par Tchaïkovski sont à peine moins rythmées.

Galerie photo © Laurent Philippe 

Casse-noisette et son double robotique

On est loin du ballet classique, et tout aussi loin de la sage fête familiale avec son repas de fête bourgeois, fétiche sociétal qu’E.T.A. Hoffmann, créateur originel de l’histoire, n’entendait en rien remettre en question. Qu’on en juge : Voilà deux boîtes à pizza sur la petite table basse dressée pour se restaurer, boîtes que personne ne songera à ouvrir. Peu importe, car pour ce réveillon en cité, les copains sont venus pour danser. Ils ne pensant qu’à ça. Et Clara ? La fillette (Lidia Rioboo Ballester), vêtue d’une sorte de pyjama rose, a d’abord droit au petit casse-noisette que l’assemblée accueille avec quelques danses de joie, suite à quoi elle ouvre la grande boîte dans laquelle se trouve un second casse-noisette, à l’uniforme militaire identique mais de taille humaine.

Cet appareil n’a pas son pareil : Mi-humain, mi-machine, il rappelle forcément la belle histoire entre Blanca et les robots industriels développés et programmés par les ingénieurs d’Aldebaran Robotics, miniatures humanoïdes qui dansaient de façon si attendrissante dans sa pièce sobrement intitulée Robot, créée en 2013. Depuis, la technologie a fait des progrès énormes et les robots défient les danseurs humains. Mais les B-Boys imitant les robots ont des longueurs d’avance en matière d’expérience et d’empathie. Pour cette nouvelle création, une commande du Théâtre Jean Vilar de Suresnes, la directrice des Teatros del Canal de Madrid a sélectionné huit B-Boys et B-Girls espagnol.e.s et trouvé en Daniel Delgado Hernandez aka Sifer un maître absolu du popping, cette articulation en micro-mouvements qui permet de créer un jeu d’illusion évoquant la cinétique des machines industrielles. Son interprétation du jouet historique qui s’anime dans l’imaginaire de l’enfant fait merveille.

Galerie photo © Laurent Philippe

Casse-Noisette, une revue ? 

Ceci pour (re) dire ce qui va de soi, à savoir que Blanca Li prend toutes ses libertés pour détourner le livret historique de Marius Petipa. Qui voudrait lui en tenir rigueur ? Au contraire, quand elle revisite les motifs principaux – soldats de plomb, souris, la bataille entre les deux, l’automate humain, les divertissements… – tout se fait au second degré, la qualité principale de Blanca étant de ne jamais se prendre au sérieux. Et elle est ici en son royaume, à l’endroit qui lui sourit comme nulle autre, à savoir le spectacle festif et ludique qui jubile dans l’insouciance d’une jeunesse enchantée par sa propre vitalité. Il n’y a aucun doute : Ce Casse-Noisette  comptera parmi ses grands spectacles de référence, aux côtés de Macadam Macadam, créé à Suresnes Cités Danse en 1999 (comme le rappela avec bonheur Olivier Meyer avant le lever de rideau) et Elektro Kif  (2018). Et, bien sûr, Robot.

Plus la soirée avance, et plus Blanca Li assume de créer ici un véritable spectacle de revue, où les tableaux se délestent du contexte narratif pour ne servir que leur propre enchantement. Mais au fond, le Casse-Noisette  de Tchaikovski et Lev Ivanov, créé en 1892, était-il vraiment autre chose ? Quand Blanca Li fait danser sa troupe de soldats, on renoue à la fois avec la pratique ancienne de la danse comme art militaire et l’aspect érotisant de l’uniforme. Oui, c’est sexy et le Crazy Horse est certes loin de Suresnes, mais pas de ce tableau qui rappelle – les décolletés en moins – la parade signature du célèbre cabaret.

Galerie photo © Laurent Philippe

Au passage, ce Casse-Noisette très free style prouve qu’un backspin (la figure appelée coupole en français, où l’on tourne sur le dos) dans la neige (de théâtre) en vaut deux ! Et il rappelle que ce conte – qui a donné lieu au spectacle de fin d’année le plus emblématique et incontournable du monde de la danse – n’a jamais été autre chose qu’un prétexte à danser. En ce sens, Blanca Li est parfaitement fidèle à la source. Et elle répond au criant besoin de réenchantement du monde, encore sous l’impact de la pandémie, et ce même si Suresnes Cités Danse fait partie des rares rendez-vous du spectacle vivant qui ne connaissent pas la moindre hésitation de la part de leur public. C’est dire le statut d’exception de ce festival.

Thomas Hahn

Suresnes Cités Danse #30, le 11 février 2022, Théâtre Jean Vilar, salle Jean Vilar

Chorégraphie, mise en scène Blanca Li
Assistée de Margalida Riera Roig

Avec Daniel Barros del Rio, Jhonder Daniel Gomez Rondon, Daniel Delgado Hernandez,  Daniel Elihu Vazquez Espinosa, Silvia Gonzales Regio, Lidia Rioboo Ballester, Asia Zonta, Graciel Stenio Lisboa Recio

Direction musicale et arrangements Tao Gutierrez d’après la musique originale de Piotr Ilitch Tchaïkovski
Lumière Pascal Laajili assisté de Solange Dinand et Claire Choffel
Costumes Laurent Mercier assisté de Anna Rinzo
Vidéo Charles Carcopino assisté de Simon Frezel
Décors et accessoires Blanca Li, Charles Carcopino
Enregistrement de Casse-Noisette par la Fundación Orquesta y Coro de la Comunidad de Madrid
Musiques additionnelles offertes par Sony Music Publishing
Création graphique Jean-Baptiste Carcopino

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