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« Romeo & Juliet » de Benjamin Millepied aux Nuits de Fourvière

Création mondiale à Lyon pour ce projet danse et film, création in situ aux visages multiples autour d’une même histoire d’amour. 

C’était la création la plus (longuement) attendue de la saison, et elle a terminé celle-ci de manière spectaculaire. La première mondiale de Romeo & Juliet selon Benjamin Millepied (Roméo & Juliette, si l’on veut, mais il s’agit d’un bouquet d’origine contrôlée californienne) était prévue dès 2020 et a dû être reportée mainte fois en raison de la pandémie. Au final, ce sont les Nuits de Fourvière, dans le Grand Théâtre romain lyonnais, qui ont eu les honneurs de la primeur. Et Millepied, trouvant là un formidable terrain de jeu, a su mettre en valeur le site historique en dédoublant la scène par des excursions filmées en direct, dans les coulisses et les jardins jonchés de ruines romaines. 

L’imaginaire de la tragédie shakespearienne et l’ambiance du site gallo-romain, que l’on traverse avant d’entrer dans l’amphithéâtre, se confondent avant même que le spectacle commence. Au point que le cube qui apparaît quand la lumière se fait sur le plateau pourrait passer pour le tombeau de Juliette à Vérone. Mais il s’agit du canapé dans lequel Roméo regarde l’énorme écran, comme s’il se trouvait dans son home cinema. En effet, nous sommes ici autant au cinéma qu’au spectacle, et on se souvient que Millepied déclara lors des répétitions à Los Angeles que c’est en imaginant Romeo & Juliet  comme un film qu’il a trouvé la clé de son approche du spectacle. Artistiquement parlant, ce ballet (très) contemporain est en effet une œuvre non genrée, où la danse et la caméra live vivent des amours intenses et variés. 

Tous les amours

Pas de frontières donc entre les disciplines, mais pas non plus, surtout pas, en matière d’amour. Si les ambiances sont nocturnes et sombres, l’esprit s’affiche avec un drapeau arc-en-ciel. Trois versions de couple, comme les trois versions possibles, tant qu’on reste dans une définition binaire des genres. Deux garçons, deux filles ou bien l’alliance shakespearienne avec une Juliette et un Roméo, car celle-là aussi fait partie du bouquet. Mais dès lors, il faut choisir et pour la première mondiale, le choix s’est porté sur le couple masculin. 

Par contre, les noms des protagonistes ne changent pas. Même dansée par un homme, Juliette reste Juliette, alors que l‘histoire, telle que présentée à la première, pourrait s’appeler Romeo and Julian. Et dans la version féminine, Roméo reste Roméo (au lieu de se transformer en Rosemary ou Rosita). L’histoire d’amour, à l’origine prise dans le maelstrom d’une rivalité de clans, doit donc en même temps (sauf dans la version straight) affronter la stigmatisation d’un amour queer. On pourrait par ailleurs imaginer une quatrième version, non binaire ! L’énorme diversité des interprètes du Los Angeles Dance Project offrirait même cette possibilité-là…

Tous les espaces

En somme, l’appel à la liberté de choisir celles et ceux qu’on aime, déjà présent chez Shakespeare, résonne ici avec plus d’universalité que jamais. Aussi le regard de Benjamin Millepied ouvre de nouveaux espaces mentaux au drame des Amants de Vérone, et aussi des espaces concrets, notamment avec un duo très romantique et sensuel entre Roméo (David Freeland Jr) et Juliette (Mario Gonzalez), dansé dans l’herbe et retransmis sur le grand écran en fond de scène. 

Le lendemain de la première mondiale était prévue la version de l’amour au féminin (à laquelle nous n’avons pas pu assister), et il faudra attendre les représentations parisiennes à la Seine Musicale en septembre pour avoir la possibilité d’apprécier toutes les versions. On marchera donc dans les pas des aficionado.a.s qui vont voir plusieurs distributions des étoiles dans les rôles principaux à l’Opéra de Paris. Ici, par contre, on aura d’autant plus de raisons de revoir ce Romeo & Juliet  que l’ambiance changera de façon notable, d’une distribution à l’autre. On aura autant de raisons de suivre cette production en tournée, puisque dans cet exercice in situ de l’exploration des espaces hors-scène, de nouvelles ambiances et images seront au rendez-vous dans chaque théâtre. Si le site gallo-romain lyonnais nous a renvoyés aux origines, la teneur très contemporaine et urbaine du spectacle permettra d’exploiter toutes sortes d’ambiances, mêmes industrielles, et chacune saura faire sens. 

Galerie photo  © Paul Bourdrel

Le modèle Millepied

Depuis son Daphnis et Chloé  pour le Ballet de l’Opéra de Paris, dont le succès avait contribué à ce qu’il prenne en 2016 la direction de l’ensemble, Benjamin Millepied ne s’était pas lancé dans une production d’une telle envergure. Avec quinze personnes en scène (en incluant le caméraman) et l’enchevêtrement de la danse et du 7art, il réunit pour la première fois ses deux talents dans la relecture d’un grand classique, avec l’ensemble américain qu’il dirige depuis sa création en 2012. Et on devrait voir, courant 2022 (ou au plus tard en 2023), sa première œuvre en tant qu’auteur-réalisateur, une relecture cinématographique de l’histoire de Carmen.

Aussi Romeo & Juliet  est un reflet fidèle de la vocation artistique actuelle de Millepied. On retrouve ici les qualités qui ont fait le succès de ses pièces créées avant sa période à la direction du Ballet de l’Opéra de Paris : Fluidité, poésie, engagement sentimental et excellence technique. En somme, tout ce qui dit son enracinement dans la danse classique dont il sait en conserver la force émotionnelle tout en donnant à chaque saut, chaque développé, chaque pirouette un air contemporain et urbain. Car ses Roméos et ses Juliettes, vêtu.e.s en style très urbain, baignent dans un univers post-West Side Story qui ne fait pas de cadeaux. 

S’opposer aux oppositions

Aussi cette pièce nous rappelle que le nom de sa compagnie, Los Angeles Dance Project (LADP) nargue le fameux LAPD (Los Angeles Police Department), impliqué dans des répressions de violences sociales qui ont marqué l’histoire des Etats-Unis. En choisissant cet acronyme, Millepied signale que la danse est une force de réconciliation et de paix. Une nécessité. Décliné en amour arc-en-ciel, le drame des Amants de Vérone lui permet d’adresser un message explicite aux politiques et à l’ensemble d’une cité. Vérone, Los Angeles, banlieues françaises… Acceptons l’autre avec ses différences, qu’il s’agisse d’origines culturelles ou de préférences amoureuses. 

Et puis, l’approche du drame entre les Capulet et les Montaigu dans ce Romeo & Juliet suggère une chose assez curieuse à penser. Car en fait, ce Millepied ne serait-il pas aujourd’hui l’homme de la situation pour prendre les rênes du Ballet de l’Opéra de Paris et succéder à Aurélie Dupont, s’il n’en avait été le prédécesseur, infortuné ? Sous la direction d’Alexander Neef, la maison serait peut-être aujourd’hui prête à travailler durablement et sur des bases saines avec l’ancien principal dancer du New York City Ballet ? Après tout, Millepied et Neef ont forgé leurs convictions sur le continent américain et sont soucieux des mêmes principes moraux. Et pourtant si on peut aujourd’hui nourrir une telle vision, celle-ci doit beaucoup au fait que Millepied, précisément, a déjà eu l’occasion d’agiter le bocal au Palais Garnier. Ironie de l’histoire, histoire d’une rencontre manquée…

Danse-cinéma

Mais n’oublions pas que si le réalisateur (dans le sens le plus large du terme) de ce Romeo & Juliet  est français, l’inspiration du spectacle est à tous points de vue américaine. A Los Angeles, Benjamin Millepied cherche à offrir à la danse de nouveaux modèles de production, dans un esprit d’ouverture et d’innovation, ce à quoi le paysage américain oblige tout en ayant le mérite de le rendre possible. Et même si la danse-cinéma de Romeo & Juliet ne réinvente pas la roue, la finition des plans filmés en direct et l’agencement scène-écran (l’image joue ici un rôle très soutenu) est réalisée avec beaucoup de finesse et reflète le désir de partage du couple-titre. La transmission d’une scène en bande d’annonce nous en dit tout, dès le début : Nous sommes ici autant au cinéma qu’au spectacle. 

(les représentations annoncées en fin de vidéo ont été annulées en raison de la pandémie)

Les multiples gros plans exigent des interprètes de Roméo et de Juliette (et quelques autres) un jeu d’acteur impeccable, ce qu’on a pu admirer avec le plus grand plaisir chez les protagonistes masculins. Dans les très beaux tableaux de groupe, le bal a lieu sur scène alors que hors scène, les clans semblent se préparer à l’affrontement dans des ambiances souterraines et obscures, parfois baignées de lumière rouge. 

Des espaces adjacents à la scène permettent ici un basculement immédiat du plateau à l’écran, le caméraman passant de la captation sur scène à l’espace obscur évoquant les catacombes, ou bien dans les jardins. C’est par ailleurs un artiste visuel de Los Angeles, Trevor Tweeten, autant cinéaste qu’artiste visuel créant des installations et œuvres transdisciplinaires, qui suit les danseurs-acteurs avec sa caméra et s’intègre parfois à la mise en scène sur le plateau. Et on aurait aimé qu’il nous livre, comme avant à plusieurs reprises, les beaux gros plans et leurs émotions, quand Roméo et Juliette se donnent la mort, la scène se déroulant dans une forte obscurité. 

Danse virtuose

Le style chorégraphique de Millepied s’adapte à merveille à toutes les situations créées pour la caméra, sans rupture, sans perdre en intensité : au sol, contre un mur, dans l’herbe… Bref, même là où l’on penserait atteindre les limites du dansable, le lien avec la danse classique, aussi ténu soit-il, reste palpable. Et puis la danse est ici, comme dans la réalité de jeunes populations urbaines, un facteur identitaire. En basculant d’un gang à l’autre, ce Romeo & Juliet cultive un second style chorégraphique, très vif, enjoué, à la limite du burlesque et de danses traditionnelles, marquant la différence avec le clan opposé. Peut-on encore parler de Capulet et de Montaigu ? Jamais une approche chorégraphique de la tragédie de Roméo et Juliette nous aura paru aussi proche, aussi inscrite dans le monde actuel. Benjamin Millepied et les danseuses et danseurs du LAPD, aux talents universels, inscrivent Shakespeare dans toutes les époques à la fois, et c’est passionnant. 

Thomas Hahn

Les Nuits de Fourvière, Lyon, Grand théâtre, le 28 juillet 2022

Direction artistique et chorégraphie : Benjamin Millepied

Danse : Doug Baum, Marissa Brown, Lorrin Brubaker, Ricardo Dyer, Daphne Fernberger, David Adrian Freeland Jr., Mario Gonzalez, Oliver Greene-Cramer, Sierra Herrera, Daisy Jacobson, Shu Kinouchi, Peter Mazurowski, Ian Schwaner,  Vinicius Silva, Hope Spears et Nayomi Van Brunt

Collaboration artistique : Olivier Simola

Scénographie et lumières : François-Pierre Couture

Costumes : Camille Assaf

Direction de la photographie et cadre en scène : Trevor Tweeten

Musique : Roméo et Juliette de Sergueï Prokofiev © Le Chant du Monde, interprété par le London Symphony Orchestra sous la direction de Valery Gergiev

Prochaines représentations : du 10 au 25 septembre 2022, Paris, La Seine Musicale

 

 

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