Robyn Orlin à Lyon et à Chaillot, sans et avec les troupes de Johannesbourg

Quand Robyn Orlin met en scène Camille et les Phuphuma Love Minus, la vidéo est au premier plan. Une nécessité ? 

S’il y a un moment à retenir des retrouvailles entre les artistes de scène et leur public, ce sont sans doute les larmes versées par Camille au Théâtre de Fourvière. L’hémicycle romain bien rempli de personnes réelles venues la voir dans une mise en scène de Robyn Orlin, la star de la variété française n’a pu entrer en scène en une seule fois. La jauge était certes restreinte, mais la taille du théâtre gallo-romain permettait que des centaines de personnes attendent dans les gradins pour saluer Camille en l’applaudissant d’emblée, pour la première fois depuis des lustres. Bouleversée par ces retrouvailles, la chanteuse ressortit de scène pour essuyer son visage, avant de revenir pour se lancer dans son dialogue avec le public.

L’autre dialogue, celui que nous attendions, c’était le jeu de ping-pong avec la chorale sud-africaine Phuphuma Love Minus, échange qui n’eut pas lieu et qui manqua à tous. Il tomba à l’eau, puisque d’eau, il y en a trop entre ici et là-bas où agit le variant baptisé « sud-africain » du coronavirus. Empêchée de se rendre en France, la compagnie avait envoyé une contribution en vidéo, filmée par Robin Orlyn. Ce qui laissa Camille bien seule sur le plateau, dans une piece about water without water. Tel est la seconde partie du titre qui commence par une image surréelle : …alarm clocks are replaced by floods and we awake with our unwashed eyes in our hands

Resta Camille qui s’efforça à tenir le cap, dans un « océan de plastique » (le thème aquatique de la soirée étant abordé de façon vaguement écologiste), la scénographie étant faite d’une énorme toile composée de vieux sacs et anoraks, façon radeau de la Méduse. « Donc il y a une chorégraphe et il n’y a pas de chorégraphie » constata la chanteuse, dans un jeu de clins d’œil comme on en trouve chez Orlin aussi souvent que les titres sans fin. Et pourtant. « J’ai des restes de danse, j’ai fait pas mal de classique » confia-t-elle au public et au petit canard jaune, également récurrent chez Orlin, qui fut ici son meilleur partenaire de dialogue. 

Mais l’élément scénographique principal, quoiqu’un peu écrasant, était la vidéo. Orlin aime filmer l’interprète en vue plongeante pour projeter l’image du plateau sur grand écran. Elle aime aussi toutes sortes de transgressions du goût supposé normatif, tel un face à face intime avec la caméra, où les dents et la langue occupent la moitié de l’écran. L’envie de jouer avec l’image n’est pourtant pas une nouveauté chez Orlin. Les excursions de la caméra à l’extérieur du théâtre ou dans les coulisses ont égayé son public, il y a longtemps, jusqu’à son emploi dramaturgiquement efficace et significatif dans ses récentes mises en scène d’Albert Ibokwe Khoza [lire notre critique] ou même Les Bonnes de Genet [lire notre critique], dans des formes théâtrales. 

Dans …alarm clocks…, prévu comme forme musicale et bénéficiant d’une production d’envergure par Les Nuits de Fourvière, l’écran est en LED et sa taille, exceptionnelle. Les belles formes instables, composées par les tissus solidarisés, ce radeau de la Camille, sont belles à voir dans le renversement de la perspective. Mais insuffisantes pour faire oublier l’absence des chanteurs sud-africains. Rarement, on n’a vu une soliste plus solitaire sur un plateau et force est de constater que la vidéo, au lieu d’être une bouée de sauvetage, participe à la noyade. La meilleure perspective est donc offerte à l’interprète puisque celle-ci ne voit pas l’écran, mais le public. Et finit par juger la soirée « pas mal ». Dont acte. 

La question qui se pose est bien sûr de savoir si la mise en scène aurait tout autant été déléguée à l’écran géant si les Phuphuma Love Minus avaient pu faire le voyage. A titre indicatif, on a retrouvé Orlin deux semaines plus tard, toujours en juin, à Chaillot – Théâtre National de la Danse avec we wear our wheels with pride and slap your streets with color... we said  "bonjour" to satan in 1820. Une pièce sur la colonisation du peuple zoulou et les rickshaws que certains d’entre eux étaient obligés de conduire au profit des Européens. L’occasion aussi de mettre beaucoup de couleur dans les costumes zoulous et de jouer sur la présence de leur tradition dans le quotidien actuel. 

Et à Chaillot, heureusement, tout le monde était sur le plateau, de la (sublime) chanteuse soliste à la chorale chorégraphique de la compagnie Moving into Dance Mophaton, pour un concert dansé qu’on imagine sublime, même après l’avoir vu. Car une fois de plus, Orlin perd son spectacle entre la scène et l’écran. Le bonheur qui s’installe quand les chanteurs-danseurs établissent un rapport direct avec leur public est à chaque fois bien trop éphémère. Ici, pas seulement un grand écran et des caméras, mais en plus des effets visuels multiples, de la démultiplication au mixage avec des images d’animation. Impossible de définir dans quel espace ils font rouler leurs rickshaws imaginaires. Sur scène, à l’écran ou dans l’entre-deux ? 

Galerie photo © Jerôme Séron
 

Certes, notre désir d’empathie était à ce moment exacerbé, car nous sortions tout fraîchement des confinements successifs et étions évidemment en manque de rencontres entre artistes et salles remplies de vrais spectateurs. Mais il faut espérer qu’on se demanderait à tout moment, tout naturellement, pourquoi des interprètes sont plongés dans l’obscurité alors que des dessins défilent sur un écran ou pourquoi un beau solo de danse doit être filmé depuis les cintres pour être projeté plus grand que nature, au lieu d’éblouir depuis le plateau. L’impression était d’assister à un tournage dans un studio de télévision, avec le privilège d’accéder au making of d’images qu’on ne voit pourtant jamais dans leur forme finale. Après tant de créations de Robyn Orlin où la vidéo enrichissait la relation entre les interprètes et le public, il est bien étrange de constater que c’est aujourd’hui l’écran de fond de scène qui a tendance à faire division et à engloutir les artistes dans un art visuel qui tourne en rond et s’enlise dans la beauté présumée. 

Thomas Hahn

Lyon, Les Nuits de Fourvière/Biennale de la Danse, le 1er juin 2021, Théâtre gallo-romain

Chaillot – Théâtre National de la Danse, le 18 juin 2021, salle Firmin Gémier

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