Rihoko Sato, de Teshigawara à «Izumi»

Muse du grand chorégraphe japonais, Rihoko Sato dévoile à la Maison de la Culture du Japon son premier solo. Et bien sûr, elle est sur scène ! Interview.

Danser Canal Historique : Vous entamez aujourd’hui une carrière de chorégraphe, après de longues années comme interprète aux côtés de Saburo Teshigawara. Que représente cette évolution de votre identité artistique?

Rihoko Sato : En fait, je me suis toujours imaginée chorégraphe. Même avant de rencontrer Saburo Teshigawara, j’ai fait des chorégraphies, simplement pour un groupe de danse universitaire. Mais après la rencontre avec lui, l’envie de créer de la danse et d’apprendre était plus forte et j’ai complètement oublié cette idée. Mais j’ai toujours pris des notes avec des idées pour de petites chorégraphies, des poésies, mon journal intime. Ou juste des sensations, des émotions. Donc c’était déjà là, tout le temps. Saburo et d’autres n’arrêtaient pas de me pousser à chorégraphier, mais je n’en trouvais pas le temps ou l’occasion.

DCH : De She, votre premier solo, à cette nouvelle pièce, Izumi, en quoi consiste l’évolution dans votre recherche?

R. Sato : Dans She, Saburo Teshigawara était le directeur artistique, mais le mouvement était le mien. Il a signé l’espace et les lumières. Ca et la musique me guidaient. Si She était vraiment une pièce sur mon corps et mon être, Izumi est un solo encore plus intime, où j’arrive à exprimer des choses très profondes. She partait de mon énergie que je pouvais transformer en danse, et Izumi part de choses qui existent en moi, avant de devenir des mots ou des mouvements.

DCH : Quelles sont ces choses qui se sont réveillées en vous ?

R. Sato : L’origine d’Izumi n’est pas à chercher dans la danse ou le mouvement, mais dans la musique, dans un objet scénographique comme élément visuel et dans toutes les notes prises au cours de plusieurs années.  Comme j’ai accéléré la production d’Izumi par rapport à mon planning initial, je cherchais dans mes notes un thème ou un titre. Au début, quand je reprenais ces notes, elles n’avaient pas l’air de former un ensemble. Par contre, tout avait l’air d’avoir une source commune. D’où le titre, Izumi, la source. La pièce est donc aussi une réflexion sur l’origine de toutes ces notes. Il me fallait laisser cette source se déployer et voir ce qui allait en sortir.

DCH : Pourquoi avoir accéléré la création d’Izumi?

R. Sato : Il s’est trouvé que je donne un workshop dans le cadre de Camping au Centre National de la Danse. Et la Maison de la Culture du Japon m’a proposé de présenter Izumi à cette occasion. C’est vraiment grâce à la Maison de la Culture du Japon à Paris que j’ai trouvé l’énergie de terminer la pièce aussi rapidement.

DCH : Vous dansez ici sur Prokofiev, Tchaïkovski, Bach et des chants liturgiques de Hildegarde de Bingen.

R. Sato : J’ai cherché une inspiration musicale, comme un flux continu, ce qui m’a amené vers les instruments à cordes. Pour moi, leur son peut parfois se dissoudre dans l’air et donc disparaître pendant que la musique est jouée. Inversement, les notes peuvent rester présentes et palpables de façon continue. J’ai commencé à mettre ensemble des musiques qui m’intéressaient, mais j’ai aussi composé de la musique moi-même, parce que je ne trouvais pas ce que je cherchais. Ces musiques-là sont électroniques.

DCH : Cet objet scénographique, transparent et parfois comme fluide est donc un vrai partenaire de jeu ?

R. Sato : Exactement. Mais ce n’était pas mon intention au départ. Je ne l’ai en rien conçu pour ressembler à quelque chose, mais parfois il peut évoquer un être humain. Quelquefois je me sens comme s’il m’observait. Je l’ai créé et il s’est imposé à moi. Il évolue, et ma façon de lui répondre évolue également au cours de la pièce. Cette relation peut aussi être drôle et elle est toujours intrigante. Sa présence a aussi influencé mon expression chorégraphique dans cette pièce.

Rihoko Sato en répétition au CN D, reportage : Laurent Philippe

DCH : Dans certaines séquences d’Izumi, vous développez un lien intense avec le sol. Ce n’est pas l’image qu’on a de vous, dans les pièces de Saburo Teshigawara où la légèreté et la verticale sont dominantes.

R. Sato : Ce n’était pas une intention de ma part. Mais la chose est arrivée, je ne sais comment. La lumière fait parfois ressembler le sol à un plan d’eau. Et comme l’eau est un élément central dans cette pièce, l’attirance a dû jouer. En tout cas, l’eau est un élément  important, ici et pour moi en général. Parfois je peux sentir l’eau quand je bouge, mais aussi dans la musique ou dans une dimension temporelle. L’objet scénographique est lui aussi lié à l’eau. Je voulais on objet qui sache imposer sa présence mais peut aussi disparaître, en fonction de la lumière. J’ai donc cherché un matériau, j’ai fait quelques essais sur scène et ça a marché. Ce matériau est un filet de pêcheur ! L’idée m’est venue un jour où j’ai vu un filet de pêcheur lancé en l’air, et ça donnait l’impression que la forme allait se dissoudre.

Rihoko Sato en répétition au CN D, reportage : Laurent Philippe

 

DCH: Etes-vous partie vers une dimension spirituelle ?

R. Sato : Peut-être, mans la moindre intention d’attacher Izumi à une religion spécifique. Il est vrai qu’il me semble pouvoir sentir la présence de choses cachées dans le corps ou dans nos sens qui se situent au-delà de ce que notre langage peut décrire. J’ai choisi des musiques qui peuvent nous guider vers des choses qui nous manquent dans la vie au quotidien. Je veux créer une situation qui peut nous permettre de nous focaliser sur ce genre de phénomènes. Je pars d’une situation en compagnie de l’objet pour ensuite arriver à suspendre le temps, pendant un long moment, comme si on regardait une surface d’eau. Ma sensation du temps est ici très différente des pièces de Saburo Teshigawara. Je me sens très seule, dans l’espace et dans le temps, mais c’est une sensation agréable.

Propos recueillis par Thomas Hahn

Izumi
Chorégraphie, scénographie et danse : Rihoko Sato
Les 26 et 27 juin 2019, à la Maison de la Culture du Japon à Paris, dans le cadre de Camping 2019 du CN D
https://www.mcjp.fr/fr/agenda/rihoko-sato-izumi
https://www.cnd.fr/fr/program/1485-rihoko-sato

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