Reportage sur l’Académie Princesse Grace de Monaco
L’Académie Princesse Grace de Monaco, l’un des pôles de formation les plus reconnus au monde, fête ses 50 ans avec des manifestations tout au long de cette saison 2025-2026. Le Gala des 50 ans a été pour nous l’occasion d’un reportage sur cette école d’excellence, qui a pour but de former des danseurs professionnels qui intégreront demain les grandes compagnies internationales et d’une rencontre avec son directeur Luca Masala.

L’Académie Princesse Grace a été fondée en 1975, dans la Villa Casa Mia, achetée spécialement pour cet usage par le gouvernement monégasque, à l’initiative de la Princesse Grace (1929‑1982) et du prince Rainier III (1923‑2005), qui souhaitaient créer en Principauté une école de danse de très haut niveau. L’Académie Princesse Grace fait donc suite à l’École de Danse Classique fondée en 1952 par Marika Besobrasova, où les plus grandes étoiles de la danse venaient prendre des cours.
En 2009, S.A.R. La Princesse de Hanovre, sur proposition de Jean-Christophe Maillot, nomme Luca Masala Directeur Artistique. L’objectif est d’accentuer la dimension préprofessionnelle de l’Académie et de permettre à ses élèves, issus de différents pays, de parfaire leur apprentissage. Cette nouvelle orientation s’inscrit dans une évolution majeure de la danse à Monaco : sous la Présidence de S.A.R. la Princesse de Hanovre, Les Ballets de Monte-Carlo réunissent désormais au sein d'une même structure : La Compagnie des Ballets de Monte-Carlo, le Monaco Dance Forum et l'Académie Princesse Grace

L’institution monégasque forme aujourd’hui 53 jeunes danseuses et danseurs âgés de 13 à 18 ans, issus de 20 pays, tous réunis dans l’internat de l’Académie. Leur cursus associe l’apprentissage du classique et du contemporain, la danse de caractère, la composition, la musique, l’histoire de la danse et la préparation physique, tout en assurant un suivi scolaire attentif.
Au fil des décennies, l’Académie s’est imposée comme l’un des pôles de formation les plus reconnus au monde, portée par une direction exigeante et bienveillante et par un corps enseignant dont l’expertise technique et pédagogique fait référence. Située toujours dans ce bâtiment exceptionnel, villa méditerranéenne avec ses jardins en espaliers, et sa vue sur la mer, l’Académie Princesse Grace est un savoureux mélange de grâce nostalgique, avec ses salles de danse aux murs peints et aux grandes fenêtres, ses escaliers et ses recoins, et des studios à la pointe de la modernité construits récemment.
Lorsque Luca Masala, Directeur Artistique de l’Enseignement et de la Pédagogie, évoque les cinquante ans de l’Académie Princesse Grace, il parle d’abord d’un héritage. Un héritage incarné par les élèves, les professeurs, les directeurs successifs, mais aussi par les Princesses qui ont porté l’institution depuis sa fondation. « Ce soir, vous allez représenter cinquante ans d’histoire », a‑t‑il soufflé aux jeunes danseurs avant le spectacle anniversaire. On sent chez lui la conscience aiguë d’une continuité, d’une responsabilité, presque d’une mission.
Il dirige l’Académie depuis dix-sept ans. Lorsqu’il en a pris la tête, en 2009, l’école n’était plus celle qu’il avait connue en 1989, lorsqu’il y était élève. Les années d’or étaient loin, Marika Besobrasova, immense pédagogue, avait 92 ans, et l’institution avait besoin d’un nouvel élan. Luca Masala s’y est attelé avec une énergie méthodique : refonte du recrutement, montée du niveau général. Aujourd’hui, dit-il, « ce ne sont plus les élèves qui n’ont pas trouvé leur place ailleurs qui viennent à Monaco ; ce sont ceux qui quittent de grandes écoles pour rejoindre l’Académie ». De même, il n’a plus si souvent à aider les jeunes interprètes qui sortent de l’école à trouver des compagnies, ce sont les directeurs de grands ballets qui l’appellent. Il ajoute que tout cela n’aurait sans doute jamais été possible sans le soutien indéfectible de Jean-Christophe Maillot et de S.A.R. la Princesse Caroline de Hanovre qui ont donné un nouveau souffle à cette institution grâce à la construction de trois studios, et la fusion avec les Ballets de Monte‑Carlo,
Il refuse pourtant l’idée d’une école élitiste. Ce qu’il revendique, c’est une exigence juste : ne jamais prendre un élève « pour faire nombre ». Il préfère refuser que d’accepter quelqu’un dont il sait qu’il ne pourra pas atteindre un niveau professionnel. L’Académie, insiste-t‑il, forme réellement : cinq ans de travail intense, parfois six, où chaque élève est accompagné individuellement. « Chaque enfant est une fleur différente », dit-il. Certains s’épanouissent en trois ans, d’autres ont besoin de plus de temps. Rien n’est mécanique. ». Et surtout, c’est souvent lui qui fait le tour des Concours internationaux pour trouver la perle rare qu’il saura faire évoluer !

Cette attention à la singularité s’étend à l’éducation au sens large. L’Académie Princesse Grace n’a pas retiré le mot « classique » parce que la danse serait moins importante, mais parce qu’elle forme des artistes complets, capables de s’inclure dans une compagnie, de comprendre le monde dans lequel ils évoluent. « Nous ne formons pas seulement des danseurs », explique-t‑il, «mais des gens qui savent se comporter, communiquer, vivre ensemble. » Vingt nationalités cohabitent sous le même toit : cela demande une vigilance constante. Masala observe avec lucidité les changements générationnels : le manque de regard, l’absorption par les téléphones, l’ignorance plus que la mauvaise volonté. « La liberté est souvent confondue avec l’absence de règles », dit-il. Il s’efforce donc d’enseigner comment utiliser les réseaux sociaux, comment écouter, comment respecter. Il croit profondément que l’on peut encore éduquer, à condition de savoir comment parler.
Sa méthode, il la résume en deux mots : amour et respect. Diriger une école, pour lui, c’est rendre à la danse ce qu’elle lui a donné. Il a été danseur, premier danseur, il a connu les grands rôles, les grands théâtres. Aujourd’hui, il transmet. Il cherche des élèves qui ont une nécessité intérieure de danser, pas seulement un rêve. « Ce n’est pas un rêve, c’est un devoir quand on est né pour ça », disait le chef d’orchestre Gianluigi Gelmetti, une phrase que Masala cite souvent. « Je cherche ces gens-là. Ceux pour qui danser est une évidence et une nécessité absolue. »

La technique classique reste la base, mais le monde a changé. « À mon époque, on disait : tu es danseur classique ou danseur contemporain. Aujourd’hui, cette différence n’existe plus. » Il refuse d’imposer une méthode unique. « J’ai étudié en Italie, aux États‑Unis, à Monaco. J’ai travaillé avec des maîtres russes, français, américains. Chaque méthodologie est un outil. » Les classes sont hétérogènes, les parcours variés. « Aujourd’hui, un enfant de dix ans a déjà dansé Don Quichotte cinquante fois », dit-il en riant, ce sont des « bêtes à concours » mais qui, sortis de leurs variations d’excellence, ont des difficultés. « Il faut parfois réapprendre l’alphabet avant de réciter le poème. » affirme ce pédagogue hors pair.
Le recrutement est à l’image de cette exigence : colossal. Entre les vidéos, les stages, les visites, les concours, Masala voit environ 15 000 jeunes par an, pour en sélectionner entre dix et vingt. Ce ne sont pas toujours ceux qui impressionnent immédiatement qui sont les meilleurs candidats. Il cherche « des âmes encore pures, prêtes à apprendre, pas des enfants déjà persuadés d’avoir une carrière ».
L’Académie accueille aujourd’hui 52 élèves, tous boursiers. Ils ne paient pas les cours de danse ; seulement la vie quotidienne, et encore, beaucoup bénéficient d’aides de la Fondation Princesse Grace, de la SOGEDA ou de mécènes privés. «Les cours de danse sont gratuits », précise-t‑il. « mais les étudiants paient l’internat, et encore, beaucoup sont aidés. » Il se souvient d’un élève venu des favelas du Brésil : « Sans la Fondation Princesse Grace, il n’aurait jamais pu venir. » Cette dimension sociale est pour lui essentielle.
Sur le plan artistique, il privilégie les créations. Pour les galas de fin d’année, il invite des chorégraphes à travailler directement avec les élèves. Il trouve essentiel qu’un jeune interprète vive l’expérience de la création. Les pièces existantes imposent des contraintes de distribution ; les créations, elles, s’adaptent aux élèves présents. Il a invité des chorégraphes très différents : Jean‑Christophe Maillot, Julien Guérin, Jeroen Verbruggen, Bruno Roque, Francesco Nappa, Claude Brumachon… « C’est un ressenti », dit-il simplement. « Je choisis ceux qui peuvent apporter quelque chose aux élèves. »
Le Gala des 50 ans Galerie photo : Alice Blangero
Le 19 décembre dernier, le résultat était sur le plateau de ce Gala pour les 50 ans de l’Académie Princesse Grace Pour célébrer ce cinquantième anniversaire, la soirée mettait en avant quatorze extraits de ballets classiques et contemporains, créés spécialement pour les jeunes interprètes de l’Académie au fil des quinze dernières. Cette mosaïque de styles révélait la pluralité des écritures chorégraphiques et la maturité artistique, la plasticité déjà perceptible chez ces jeunes danseuses et danseurs venus du monde entier.
D’emblée, l’énergie collective de We’ve Got Rhythm de Michel Rahn installe un élan festif, avant le saisissant contraste de Black Swan de Marco Goecke, où Ella Justi et Yarden Arieli se glissent avec une étonnante assurance dans l’écriture nerveuse et fragmentée du chorégraphe allemand. La soirée déroule ensuite une succession d’esthétiques qui témoignent de l’histoire récente de l’école : la poésie suspendue du sublime duo de Dov’è la Luna de Jean‑Christophe Maillot, la clarté fluide d’Andante de Roland Vogel — révélant l’éblouissant Camille Cariou, à peine 14 ans, déjà l’étoffe d’un grand ! — ou encore la virtuosité ciselée de Quadro d’Eugenio Buratti avec ses très jolis costumes et éclairages.
Le Gala des 50 ans Galerie photo : Alice Blangero
Après l’entracte, Bach on Track de Jean-Christophe Maillot relance le programme avec une vivacité jubilatoire, avant la reprise magistrale des Indomptés de Claude Brumachon, pièce mythique interprétée avec une intensité rare par Dillon Brizic et Dylan Gaddis, très justes dans leur interprétation, témoignant d’une belle maturité et d’une compréhension de ses enjeux. La douceur introspective de Rom de Yarden Arieli , déjà remarqué dans ce programme en tant qu’interprète, apporte une respiration finale. Cette pièce à la fois simple et aérienne témoigne d’une réelle originalité d’écriture chorégraphique, d’une véritable inventivité, avant l’éclat collectif d’Études, bouquet conclusif réunissant l’ensemble des 53 élèves, tous remarquables. Un gala qui, en un peu plus de deux heures, confirmait la qualité exceptionnelle de la formation et la promesse d’une génération déjà prête à embrasser les scènes du monde.

Quant à l’avenir, Masala le voit comme une vigilance permanente. Il a beaucoup construit, est fier de ses élèves, dont la plupart ont été engagés dans de grandes compagnies, une des dernières en date n’étant autre que Juliette Klein, l’une des solistes de La Bayadère de Jean-Christophe Maillot. Désormais, il faut maintenir le niveau, comprendre ce dont les directeurs de compagnies ont besoin, rester à l’écoute du monde. Il a la chance d’avoir Jean‑Christophe Maillot à ses côtés, dont le regard de directeur est une source d’inspiration continue. Former des adolescents est un travail exigeant, parfois épuisant, mais il y trouve une fierté profonde. Être aujourd’hui à la tête de l’Académie pour ses cinquante ans, et contribuer à ce qu’elle continue d’exister au plus haut niveau, est pour lui un honneur.
Agnès Izrine
ACADÉMIE PRINCESSE GRACE
Directeur Artistique Luca Masala
Équipe pédagogique Lisa Jones - Carsten Jung - Olivier Lucea - Gioia Masala - Thierry Sette - Roland VogelMaître de ballet chargé du répertoire de Jean-Christophe Maillot à l’Académie : George Oliveira
Elèves de l’Académie : Yarden Arieli, Jeremy Avila Gomez, Jeremias Azvalinsky, Ilana Barcelos Martins, Nicholas Basili, Giulia Bianco-Chinto, Ana Lorenza Blanco, Dillon Brizic, Gabriel Brown, Camille Cariou, Mercan Celik, Rio Enami, Erick Fagundes Da Silva, Amalia Fernandez Betancur, Dylan Gaddis, Katharina Giesbrecht, Cesar Gonzales Morales, Andrei Gronostayskiy, Natan Grzybowski, Fabiana Guerra, Charlize Hardwick, Yahel Zaid Hernandez Cruz, Athena Hu, Sho Ikenaga, Jiyul Jeon, Morgan Johnson, Ella Justi, April Langstraat, Morgan Ligon, Duarte Mellot, Aneira Mirahani, Gael Montes Ochoa, Abigail Morgan, Bridget O’Rourke, Silvestro Palmiero, Livia Pereira, Alcée Randrianasolo, Benedetto Rapisarda, Lucien Renet, Ruan Carlos Ribeiro Santiago, Chloé Rigal, Guoste Rudinskaite, Dayoung Ryoo, Lola Sacks, Kadelle Smith, Natsuki Sugimoto, Jian Suh, Utako Takeda, Bianca Vezzali, Denis Watanabe, Zoe Wijemanne, Yuna Yamada, Ellaina Yudiantyo
Programme complet de la soirée du 19 décembre 2025 :
We’ve Got Rythm ! » - 6’54 Chorégraphie de Michel Rahn Musiques de George Gershwin arrangement Hershy Kay Créé pour le Gala de l’Académie de juin 2011
« Black Swan » - 7’20 Chorégraphie de Marco Goecke Musique de Piotr Ilytch Tchaïkovsky Créé pour le Gala de l’Académie de juin 2015
« Dov’è la Luna » - 6’31 Chorégraphie de Jean-Christophe Maillot Musiques de Alexandre Scriabine Présenté pour le Gala de l’Académie de mai 2013
« Andante » – 6’00 Chorégraphie de Roland Vogel Musique de Dmitri ChostakovitchCréé pour le Gala de l’Académie de juin 2024
« Elles » - 4’05 Chorégraphie de Julien Guérin Musique de Erik Satie Créé pour le Gala de l’Académie de juin 2016
« Hold fast, For If » – 3’00 Chorégraphie de Jeroen Verbruggen Musique de Erik Satie Créé pour le Gala de l’Académie de juin 2016
« K3 » – 3’00 Chorégraphie de Bruno Roque Musique de Erik Satie Créé pour le Gala de l’Académie de juin 2016
« Sang Mêlé » – 5’00 Chorégraphie de Julieta Martinez Musique de Rodrigo Y Gabriela
« Bach on Track » – 10’00 Chorégraphie de Jean-Christophe Maillot Musique de Jean-Sébastien Bach Créé pour le Gala de l’Académie de juin 2021
« Les Amants Voilés » - 4’54 Chorégraphie de Francesco Nappa Musique de Johannes Brahms Créé pour le Gala de l’Académie de juin 2018
« Quadro » – 1’19 Chorégraphie d’Eugenio Buratti Musique de Carl Czerny, arrangée pour l’orchestre par K. Riisaker Créé pour le Gala de l’Académie de juin 2017
« Danse Hongroise N°5 » - 2’19 Chorégraphie de Sara Lourenco Musique de Johannes Brahms Créé pour le Gala de l’Académie de juin 2018
« Les Indomptés » - 5’35 Chorégraphie de Claude Brumachon Musique de Wim Martens Présenté pour le Gala de l’Académie de juin 2017
« Rom » – 3’14 Chorégraphie de Yarden Arieli Musique de René Aubry Créé pour le Gala de l’Académie de juin 2025
« Études » – 8’00 Chorégraphie de Michel Rahn Musique de Carl Czerny, arrangée pour l’orchestre par K. Riisaker Créé pour le Gala de l’Académie de juin 2017
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