Philippe Saire, les ballons et sa « Salle des Fêtes »

Les ballons à l’hélium de la fête foraine sèment le trouble dans la nouvelle pièce du chorégraphe lausannois.

Ballons de fête, de baudruche, gonflables à l’hélium, à tête de Mickey ou en forme d’animal, en chiffres ou lettres, et surtout en couleurs : ils font le bonheur des enfants à la fête foraine, à Disneyland, ou pour la fête d’anniversaire. Ils font aussi d’intenses souvenirs d’enfance pour Philippe Saire, mais le chorégraphe suisse émet un bemol qui est toute la raison d’être de cette création. Car ces ballons peuvent aussi faire peur, comme le clown peut de son côté effrayer les enfants. 

Dans sa note d’intention, Saire parle d’un « aspect inquiétant, voire cauchemardesque que prenaient alors ces ballons figuratifs », et ajoute : « Cet aspect menaçant m’avait alors troublé sans que je sache bien pourquoi. » Dans Salle des Fêtes, il part sur les traces de cette ambivalence, peut-être pour mieux en éclaircir le mystère. 

Deux hommes tout de blanc vêtus, les visages doublés de masques en latex, aux présences à la fois discrètes, serviles, sérieuses et pourtant inquiétantes, ne révèlent jamais s’ils sont complices ou ennemis, pleinement humains ou un brin automates forains. Les ballons leur obéissent ou leur échappent, comme leurs masques en latex semblent révéler leur inconscient. C’est un peu comme si leurs visages aussi étaient des ballons. A fil du temps, les deux ont beau se combattre, ils ont toujours besoin l’un de l’autre. Ils dansent même un tango à partir de l’un de leurs affrontements, s’affichent avec un ballon en forme de squelette, se transforment en mannequin…

Et les ballons ? Ils ne tiennent pas tous, pas toujours, sur place, sous la coupole qui les empêche de s’envoler. Ils descendent parfois en direction du sol, flottent, réagissent aux courants d’air provoqués par les déplacements des deux interprètes, cherchent le contact avec le public, peuvent prendre les protagonistes par la gorge (les deux en même temps !) ou éclatent sous la pression physique des danseurs. 

Salle des Fêtes est un essai sur la face cachée des choses, leur ambivalence et l’occupation de notre perception par des modèles-types, moules de nos représentations du bonheur. Saire dit avoir passé beaucoup de temps à s’intéresser aux vendeurs de ballons dans les fêtes publiques : « J’en ai filmé plusieurs, attendant tranquillement le client, ou tentant de maitriser une masse de ballons emportés par le vent. Vent qui leur donne alors une autonomie à la fois légère et inquiétante. C’est alors le corps même qui devient comme fragile et tourmenté par cet amas tourbillonnant semblant bien plus puissant que lui.» 

Galerie photo © Philippe Weissbrodt

C’est aussi un questionnement sur ce qui est inerte, vivant, conscient, inconscient… « Parfois, quand nous faisons éclater un ballon, un autre descend du plafond, comme pour s’inquiéter de son camarade », raconte le chorégraphe. Ce trouble fait toute la beauté et le sens de ce duo en dialogue avec les arts plastiques. Car ainsi hissés au rang de partenaires chorégraphiques, les ballons font œuvre, face à deux danseurs-acteurs au geste sculptural et ciselé, semant le trouble jusque dans leur dialogue à visages masqués, où se confondent bienveillance et violence. Et une fois de plus, le chorégraphe suisse, dernièrement vu avec Ether  [lire notre critique] nous surprend avec une idée scénographique et dramaturgique parfaitement inattendue, mais a indéniablement de la suite dans les idées, quand il passe ainsi de l’éther à l’hélium…

Thomas Hahn

Vu le 26 novembre 2021, Paris, Centre Culturel Suisse

https://www.philippesaire.ch/projets/salle-des-fetes-party-room

Concept et chorégraphie : Philippe Saire
Chorégraphie en collaboration avec les danseurs : Neal Maxwell, David Zagari
Assistanat: Chady Abu-Nijmeh
Lumière : Philippe Saire, Vincent Scalbert
Création sonore : Philippe de Rham
Costumes : Isa Boucharlat
Conseil en dramaturgie : Roberto Fratini Serafide

Catégories: 

Add new comment