« Not I » de Camille Mutel au Château de Pange : Nature morte et paysage

La reprise du solo de Camille Mutel éclaire l’incroyable histoire du Château de Pange (Moselle) qui se découvre une vocation culturelle. 

C’est l’histoire d’une nature morte qui déboule dans la nature vivante et se fond dans le tableau. Avec son solo Not I,Camille Mutel, geisha-samurai mijotant ses gestes chorégraphiques aux parfums de repentance chrétienne, réalise une vraie fusion est-ouest. A partir d’une idée du jardin zen nippon, elle crée une cérémonie culinaire tirée au cordeau, dont le parcours vient d’aboutir dans les jardins d’un château miraculé. Car au départ, nous avions assisté à la création de Not I  au festival Faits d’hiver [lire notre critique] avant de retrouver la pièce à Marseille [lire notre critique], pour rebondir au Château de Pange, ne manquant que les représentations au village de Réméréville (Meurthe-et-Moselle) qui furent réservées aux habitants. 

Rituel pour une nature morte

Une planche de bois naturel, un étau, une nappe blanche, des oignons, un couteau, un poisson, une bouteille de vin : Dans sa tunique bleu ciel, Mutel étire le temps pendant qu’elle achemine et prépare les ingrédients de sa composition plastique et visuelle pour finalement tendre un verre de vin rouge à une personne assise au premier rang (qui est souvent le seul). Elle met en scène un don de soi, un lent rituel du partage – non d’un repas, mais de son idée ou de son essence, où il ne s’agit pas de se nourrir mais de rendre hommage à la vie. C’est en ce sens qu’à Réméréville, village de 400 âmes où elle vit, Mutel demanda aux spectateurs d’amener leurs propres objets ou aliments, pour composer la nature morte finale. 

L’expérience fut riche, donnée cinq fois pour seulement cinq personnes, en raison des mesures sanitaires. « Les habitants amenaient tous les éléments de la nature morte : une nappe, un plat, les légumes de saison qu’ils cultivent dans leurs jardins, l’alcool de leur propre production, une poule ou un lapin tués par eux-mêmes ou bien un poisson. Après, je leur ai demandé de me raconter pourquoi ils avaient choisi tel ou tel accessoire et beaucoup d’anecdotes ont été échangées, donnant vie à la mémoire du village et incarnant parfaitement le propos du spectacle, à savoir comment à un moment, on crée un geste de don et d’attention. »  Autrement dit, Not I  montre comment une pièce très contemporaine peut entrer en résonance avec le terroir.

Château et paysage

A partir de là, il n’y a qu’un pas jusqu’à l’idée d’amener Not I  au Château de Pange. Apparemment. Car un château, autant qu’il s’inscrit dans un territoire (autant qu’il le structure), a tendance à dominer celui-ci et à s’extraire du terroir. Mais il y a des exceptions. A Pange, voilà un château de la première moitié du XVIIIsiècle qui s’intègre naturellement dans le village. Il jouxte son église et salue la Nied française, rivière anciennement frontalière entre le Duché de Lorraine et le Duché de Metz. « l’époque on n’est ici pas en France, mais en Lorraine. Là-bas il y a un petit pont bleu qui faisait la frontière. Cette terre a toujours été sur une frontière.» Jean de Pange, fils des propriétaires-occupants actuels, descendants de Jean-Baptiste-Louis Thomas, Seigneur de Pange, se tient entre le château en pierre de Jaumont et le jardin, œuvre contemporaine de Louis Benech, paysagiste majeur qui a aussi contribué à l’aspect actuel des jardins de l’Elysée et des Tuileries (entre autres). 

Mais comment une pièce comme Not I, avec sa simplicité et sa sobriété, peut-elle passer de la communion avec les habitants d’un village au cadre d’un château ? Il est certain que la rencontre ne se serait pas produite si Jean de Pange n’était pas comédien et metteur en scène. Fondateur et directeur de la compagnie Astrov, basée à Metz, il est lui- même familier du travail de la compagnie Li(Luo) de Camille Mutel qui explique les circonstances: « Il avait vu le spectacle et savait que nous avons dû annuler les représentations prévues à Avignon cette année. En plus, il cherche à relancer l’activité culturelle à Pange. » Et pourtant: « Au départ, donner le spectacle au château ne faisait pas sens pour moi. Ici, c’est un lieu historique à part, on n’est pas dans un vrai village. Mais ensuite, l’idée est venue de travailler avec le paysage. » 

Le jour et la nuit

Et paysage veut dire, paysage ! Et non, le jardin créé par Benech, il y a vingt ans. Le plateau est donc installé sur une pelouse, à gauche du château, face à la Nied française. Pourtant tout ce qu’on aperçoit est de facture humaine : la forêt plantée au XIXe siècle par la famille propriétaire du château et des terres, aussi bien que la haie au style de Benech et les pâturages…

Galerie photo © Thomas Hahn

La scénographie tend la main au paysage, le plateau dialoguant avec le champ aux abords de la forêt. Ce jour-là, pour la représentation donnée en début de soirée, à la lumière du jour, la moitié du public est composée d’un groupe de personnes avec troubles de l’apprentissage. Avant et après le spectacle, le groupe est accueilli par Jean de Pange et l’équipe, pour des échanges conviviaux. On traverse le jardin et passe devant le château pour arriver au plateau. Comme le veulent la dramaturgie et l’esprit du spectacle, Camille Mutel termine Not I en tendant  rituellement un verre de vin rouge à l’un des spectateurs. Mais ce soir-là son élu, peut-être inhabitué à l’alcool, tire une grimace. Tout son groupe éclate de rire. 

C’était l’un de beaucoup d’instants particuliers, révélés par cette configuration entre nature morte et nature vivante. Not I  est marqué par ces instants, quand la cérémonie de Mutel est traversée par un papillon noir, quand un oiseau traverse le paysage, quand le couteau fend l’oignon face à la nature resplendissante, quand le petit piquet métallique tombe sur le poisson, face à la rivière… Aussi, une réalité de la nature et du temps s’invite sur le plateau.

Ensuite, à la nuit tombée, Mutel redonne le spectacle, cette fois sous la pleine lune. Côté public, quelques têtes se distinguent vaguement, comme dans une pintura negra de Goya. Sur le plateau, la maîtresse des cérémonies semble avoir traversé de vastes espaces-temps pour venir jusqu’à nous. Son personnage est porteur d’imaginaires alors que le clair-obscur estompe certaines parties de la nature morte pour en souligner d’autres, comme les écailles argentées qui brillent dans le noir quand Mutel présente le poisson en le tenant par la queue. Le crissement permanant des pneus sur les routes devient une musique contemporaine qui résonne en harmonie avec l’environnement sonore créé par Jean-Philippe Gross. 

Par sa fusion avec le paysage et un public peu habitué à la danse contemporaine, Not I : a souligné la vocation indiquée par son titre, à savoir le partage et l’adresse à l’autre. Et finalement, une offrande. Mais ce titre sonne juste aussi à la lumière des identités changeantes, selon les contextes. Il y a par exemple ce tableau où Mutel fait lentement le tour du plateau, traînant derrière elle l’étau et la planche. Sur certains clichés pris par l’artiste visuelle Katherine Longly à Réméréville, dans un champ ou dans une forêt, ce motif peut renvoyer au labeur de la terre. A Pange, avec l’église dans le dos du public, il évoqua autant la montée du Calvaire. 

Galerie photo © Katherine Longly

Guerres, occupations, expulsion

A Pange, une partie du public venait du village même, ayant découvert la proposition sur un site internet de la commune. Ils s’est aussi montré content de retrouver les jardins du Château de Pange qui étaient restés fermés longtemps, en raison de la pandémie. Des jardins contemporains qui sont devenus un symbole, labélisé « Jardin remarquable ». « Vous seriez venus il y a trente ans, vous auriez vu, à la place des jardins, un terrain de sport », explique Jean de Pange. Homme de théâtre, il est prêt à faire du site un lieu voué aux activités culturelles. Des concerts étaient organisés avant la pandémie, et le jardin ainsi qu’une énorme grange offrent des perspectives. 

Situé à l’est de Metz, le village de Pange a longtemps été une sorte de poste frontalier. Quant au château, construit à partir de 1720 sur l’emplacement d’une ancienne forteresse médiévale, il est en train de vivre la plus longue période de paix de son histoire. « Pange a constamment été occupé, pris et repris. Ici c’était la guerre tous les 25 ans, et j’exagère à peine: la Révolution, les Prussiens, la première guerre mondiale et puis la deuxième. Sous l’occupation allemande préparant la première guerre mondiale, tous les étés Pange était occupé par des officiers prussiens », explique Jean de Pange. « Des générations de ma famille se sont battues et ont conservé le château malgré tout. Mais quand les troupes d’Hitler sont arrivées, ce n’était plus une occupation, mais une expulsion. Les nazis ont installé un QG dans le château. Après la guerre, il n’y avait même plus une chaise pour s’asseoir. Ils avaient tout emmené ou vendu.» Si les tableaux accrochés sur les murs du château – dont beaucoup de portraits des membres de la famille – sont encore là, c’est qu’ils ont été cachés dans d’autres lieux pour les soustraire au pillage. 

Aérium et colonie de vacances

Après la guerre, commence une autre histoire. « A ce moment, c’est mon grand-oncle Maurice qui est le propriétaire. Il veut consacrer le château aux enfants tuberculeux et finance les travaux de transformation. Mais contrairement à beaucoup d’autres propriétaires, il ne vend pas le château à l’état, le mettant gracieusement à la disposition du gouvernement. Par contre, tout le bâtiment, la structure incluse, est modifié en fonction des besoins des enfants. » 

Quand la tuberculose cesse d’être une menace, le sanatorium se transforme en colonie de vacances gérée par la CAF. Les De Pange habitent dans le village. Quand ses parents partent en vacances, Jean intègre la colonie au château, avec les autres enfants. « J’ai connu ces dortoirs dans ma chair », dit-il. Quand la CAF ferme le centre, les parents récupèrent la bâtisse, mais ne peuvent, jusqu’à aujourd’hui, en rénover que 40%. La cuisine où des centaines de repas par jour étaient préparés pour les enfants, est toujours là, mais sert de débarras. Les « tourniquets rouillés » pour les enfants et la « grande place très triste et sombre où les malades faisaient leur rotation » ont disparu au profit des jardins créés par Louis Benech qui se distinguent par un dialogue vivace entre l’héritage de Le Nôtre et le jardin à l’anglaise, à l’image d’un territoire irrigué par deux cultures, en vagues successives. Et Not I, tout autant à cheval entre deux civilisations, s’inscrivait parfaitement dans cet esprit de la traversée et de la rencontre. 

Voilà donc le cas unique d’un château qui est resté, à travers trois siècles et sur un théâtre de guerres successives, le lieu d’habitation des descendants de Jean-Baptiste Thomas, 1er marquis de Pange, venu occuper, à partir de 1720, une seigneurie vacante pour faire construire une bâtisse qui vient de vivre son premier spectacle chorégraphique contemporain. Mais le cadre est tel qu’on ne peut qu’espérer qu’il en inspirera d’autres, à l’instar des saisons de Monuments en Mouvement, qui invitent les arts vivants les plus actuels dans les demeures les plus historiques. 

Thomas Hahn

https://www.compagnie-li-luo.fr/noti

http://www.chateaudepange.fr/index.php/accueil

            

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