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Montpellier Danse : « Dance », Lucinda Childs et le Ballet de l’Opéra de Lyon

On prenait Dance, le chef-d’œuvre de l’Américaine Lucinda Childs, pour un manifeste chorégraphique post-modern. Grâce au Ballet de l’Opéra de Lyon, on découvre qu’il réunit (et donc dépasse) les catégories, les époques et les styles.

En 1979, Dance passait pour l’une des pièces manifestes d’une certaine danse américaine, dite post-modern, que l’on voyait alors arriver en France. Abstraite, sans argument et souvent sans thèse affichée, sans affect ni inconscient, libérée de l’expressivité et des signes de la théâtralité. En 2017, la « re-création » (car il s’agit bien de cela) qu’en donne la chorégraphe Lucinda Childs avec le Ballet de l’Opéra de Lyon arrache Dance à son époque pour l’installer dans le hors temps des chefs d’œuvre. Quarante ans, ou presque, après sa première venue française, le spectateur peut même se demander comment une pièce à certains égards aussi classique que celle-ci a pu, à l’époque, sembler si contemporaine ?

Dance est l’œuvre d’un triumvirat d’artistes de l’avant-garde new yorkaise, Lucinda Childs à la chorégraphie, Philip Glass à la composition musicale et Sol Le Witt, plasticien, concepteur et réalisateur d’une installation filmique aux dimensions du cadre de scène. Dès l’ouverture le spectateur est immergé dans le mouvement perpétuel de boucles musicales et chorégraphiques répétant, sur un tempo invariable et rapide, des phrases identiques altérées d’infimes modulations. L’espace scénique et le temps musical s’entrelacent l’un à l’autre dans le tissu du mouvement, mouvement des interprètes réels qui entrent et sortent des coulisses par groupes dans des ensembles ajustés au millimètre, et mouvement des danseurs que montre un film projeté sur un écran invisible.

Sol Le Witt avait en effet imaginé que le décor de Dance serait formé par les interprètes, dont il avait enregistré les évolutions. Il doublait ainsi les danseurs par leur image, la chorégraphie par sa reproduction exacte tout en variant échelles et points de vue avec ses caméras. En recourant au film original tourné par Sol Le Witt, les productions récentes introduisaient, de fait, une non concordance des temps et des interprètes en confrontant l’image de l’interprétation (mythique) d’origine à la reviviscence de sa reprise par d’autres danseurs. La version du Ballet de l’opéra de Lyon supprime cette couture visible entre des époques distinctes. Marie-Hélène Rebois, cinéaste et parfaite connaisseuse de la danse contemporaine française et américaine, a produit avec les danseurs lyonnais un nouveau film qui adopte les angles de vue et le montage tels que Sol Le Witt les avait déterminés. En représentation, la performance des interprètes consiste à se synchroniser, au battement de cœur près, avec les évolutions de leurs doubles « techniquement reproduits » par le film. Et, contrairement aux thèses du philosophe Benjamin, il n’est pas sûr que leur aura en pâtisse, bien au contraire.

Il est visible d’ailleurs que les danseurs de la compagnie sont faits pour Dance dont ils exaltent le classicisme gestuel et corporel, moins perceptible dans l’interprétation qu’en donne la compagnie de Lucinda Childs. Dans ce ballet blanc en trois mouvements, la règle chorégraphique repose sur la relation étroite à la musique et l’unisson des ensembles le long de lignes droites qui se superposent et se croisent jusqu’à dessiner des cercles. Le vocabulaire, relativement restreint, recourt aux pas académiques, sissones, jetés, soubresauts ou déboulés. La dynamique des traversées de cour à jardin et de jardin à cour fait oublier la gravité, dans un effet de travelling horizontal constamment animé de sauts et de rebonds. Répétitive jusqu’au vertige, Dance est donc une œuvre vrillée de paradoxes, et c’est de là que sourd toute sa puissance. Simple dans son principe, sa complexité est insondable, libre elle vit sous contrainte, jouissive elle est imperturbable, écrite dans ses moindres détails elle reste imprévisible pour les spectateurs. Post-modern, elle est aussi (un) classique.

Dominique Crébassol

Spectacle vu le 27 juin, Opéra Berlioz/le Corum, Festival Montpellier danse 2017.

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