« Mirage » de Damien Jalet et Kohei Nawa pour le Ballet du Grand Théâtre de Genève
Présenté en Première française à la Maison de la Danse de Lyon du 14 au 17 janvier 2026, on entre dans Mirage de Damien Jalet et Kohei Nawa comme l’on s’aventurerait dans un territoire où les lois familières vacillent, où la perception se trouble comme sous l’effet d’une chaleur extrême.
Avec cette création pour le Ballet du Grand Théâtre de Genève, Damien Jalet poursuit un dialogue de près de dix ans avec le plasticien et scénographe japonais Kohei Nawa, dialogue qui a déjà irrigué d’autres créations du tandem, Vessel, Mist et Planet [wanderer]. Mais ici, quelque chose bascule : l’espace n’est plus simplement un milieu à traverser. Il devient un phénomène optique en soi, une matière d’illusion, un seuil. Et la danse semble suspendue entre apparition et effacement.
Mirage ne s’inscrit pas seulement dans une continuité. Il en franchit un cap. Les signes sont nombreux : la scénographie qui hésite entre dune et vague, l’obsession de l’horizon, la montée des couleurs dans la deuxième partie, la présence de particules qui transforment la peau en surface minérale. Le spectacle est irrigué par cette idée d’instabilité, d’univers en transition, déjà sensible dans Planet [wanderer], mais poussée ici à une intensité presque hypnotique.

La musique de Thomas Bangalter, ex-Daft Punk, participe pleinement de cette dramaturgie. Entre pulsations telluriques et nappes évanescentes, elle ancre la pièce dans un futurisme primitif. Ses compositions, à la fois viscérales et méditatives, accompagnent les métamorphoses des corps sans jamais les illustrer. Elles creusent l’espace, ajoutant une strate supplémentaire à ce paysage sensoriel.
Désert
Le premier geste de la pièce est une marche. Une marche infinie, ralentie, précise au millimètre. Elle évoque de loin en loin le prologue errant de Planet [wanderer] tout en interrogeant l’humanité comme espèce transitoire, construite par la verticalité et le mouvement. C’est depuis cette expérience que Mirage s’élance : la marche comme acte fondateur, comme persistance de l’humain lorsque tout vacille autour de lui.
La pièce a germé à Kyoto lors d’un été proche de l’étouffement, où les 40 °C imposaient une réflexion presque physique sur la survie. Cette chaleur n’est pas un détail : elle traverse toute la dramaturgie. Elle est la cause du mirage, la distorsion première du réel. Elle est aussi la trace concrète d’un monde bouleversé. Ces phénomènes optiques — mirages inférieurs, supérieurs, Fata Morgana — résonnent avec les dérèglements contemporains, des incendies aux inondations. Le spectacle ne l’illustre jamais littéralement, mais il le respire.
Horizon déformant
L’horizon : voilà le cœur conceptuel de Mirage. On comprend pourquoi. L’horizon est à la fois la limite et le mirage, le futur et l’illusion. Ce qui semble émerger au loin peut, selon les conditions atmosphériques, apparaître suspendu ou déplacé. Kohei Nawa s’en empare pour concevoir un sol-pente qui peut se lire comme une dune ou comme une vague selon l’angle. Les corps y glissent, s’y accrochent, s’y distordent.
La danse naît alors d’un combat discret contre cette instabilité. Les interprètes semblent éprouver ce sol comme fuyant, obligeant chacun à un ancrage profond, presque primal. Chaque pas réclame un engagement total : sans un centre redoublé, l’on tombe. Cette contrainte physique devient matériau chorégraphique. Elle inscrit le geste dans un rapport constant à la gravité, comme si le sol était lui-même une entité vivante, imprévisible.
Matière hybride
Dans Vessel, la collaboration Jalet–Nawa explorait un corps sans visage, comme inversé, absorbé dans une masse fluide. Pour Planet [wanderer], la fécule blanche créait un paysage presque glaciaire où les corps devenaient traces, résidus, empreintes. Dans Mirage, le matériau change : ni fécule ni argile — trop dangereuse, trop coupante une fois séchée. Nawa propose une matière organique hybride, entre bois et caoutchouc, qui évoque le désert sans jamais le figurer.
L’une des nouveautés réside alors dans l’entrée de la couleur. Alors que leurs pièces précédentes reposaient sur des palettes majoritairement monochromes, Mirage déploie en seconde partie un chromatisme fractal, presque tropical accompagnant de nouveaux imaginaires corporels. Cette flambée colorée ouvre un basculement dramaturgique : après le désert aride vient une végétation mentale, un espace où la perception explose plutôt qu’elle ne se dissout.
Corps rituels et multiples
On sent dans cette pièce un rapport profond au rituel, lui-même relié à des paysages et croyances du Moyen-Orient, de l’Australie ou du Japon. Ainsi les pèlerinages désertiques, la Kaaba, les fêtes japonaises aux chars verticaux ont inspirés certaines verticalités de la pièce. Ces références ne sont jamais illustrées mais infusent la dramaturgie du geste : verticalité, cercle, procession, suspension.
La pièce culmine dans un tableau où les corps forment une sorte de colonne vertébrale géante, organisme unique. Cet organisme collectif, qui respire comme une créature, prolonge les expérimentations de Vessel, où les corps fusionnaient en entités ambiguës. Mais ici, la fusion n’est jamais totale : le collectif n’efface pas l’individu, il le relie.
L’opus métamorphose la matière en partenaire. La poussière scintillante, les particules bleutées puis mordorées et cuivrées, le brouillard, la lumière rasante ne recouvrent pas les corps, mais les prolongent. La danseuse que vous citez décrit cette matière comme transformant la manière dont la peau respire, dont le mouvement glisse. Elle dit qu’en studio, il fallait imaginer ce que serait un corps couvert de particules, inventer une fiction corporelle avant de pouvoir la vivre sur scène.
Cette idée d’un corps devenu paysage, ou d’une peau se fait territoire, relie directement Mirage aux deux pièces précédentes. Mais là où Vessel déshumanisait pour atteindre l’abstraction, Mirage semble opérer un mouvement inverse : l’abstraction intensifie la présence.
Visible et invisible
Ce qui frappe dans cette œuvre plastique et organique, c’est la manière dont la danse s’efface pour mieux revenir. Certains tableaux semblent presque engloutir les corps sous la scénographie ; d’autres les révèlent avec une netteté sculpturale. Jalet aime ces zones d’indécision. Il dit dans l’entretien que les mirages sont une métaphore du futur — ce qui apparaît sans être encore là, ce qui trompe sans mentir.
On pourrait dire que la chorégraphie elle-même fonctionne comme un mirage : elle surgit, se retire, renaît. Un tableau le montre de manière éclatante : un cercle de bustes et de bras qui ondoie comme une anémone de mer. L’image incarne précisément ce rapport entre dissolution et précision.
Effacement et intensification
Mirage donne parfois l’impression que la chorégraphie s’efface dans l’image. Mais cet effacement n’est jamais renoncement. C’est une stratégie : transformer le geste en phénomène, dissoudre la danse dans l’optique pour mieux la faire revenir comme présence accrue.
Vue de l’extérieur, on croit que le corps se dissout ; de l’intérieur, on peut ressentir au contraire une intensité démultipliée. Cette tension entre perception extérieure et sensation intérieure est peut-être la clef la plus profonde de la pièce. Le spectacle ne montre pas un corps qui disparaît : il montre un corps que la lumière rend plus vivant.

Continuités
Entre Vessel, Planet [wanderer] et Mirage, un fil rouge se dessine : celui d’une exploration du corps comme entité métamorphique, traversée par les éléments. Mais Mirage introduit des ruptures essentielles : la couleur, l’instabilité du sol, les illusions d’optique comme moteur de dramaturgie, la relation explicite au désert et à ses spiritualités.
Si Vessel plongeait dans les profondeurs liquides et que Planet [wanderer] arpentait une terre désertée, Mirage place le spectatorat face à un monde en mutation perceptive. Non plus seulement un paysage, mais un phénomène atmosphérique. Au cœur de ce paysage instable, les corps des danseurs deviennent des matériaux à part entière. Leur gestuelle, d’une précision chirurgicale, semble émerger des éléments. Marches ralenties, torsions imperceptibles, alignements millimétrés : l’ensemble respire souvent une lenteur organique, presque tellurique.
Vision troublée
L’un des épisodes marquants reste ce cercle de danseurs et danseuses assis, leurs torses et bras ondulant dans un ballet sous-marin. Éclairés par un cône de lumière, leurs mouvements évoquent l’éclosion lente d’une anémone, la corolle d’une fleur marine. Ici, la chorégraphie de Jalet trouve son souffle. La précision du geste – chaque doigt, chaque orientation du buste – ne tue pas le vivant ; elle le révèle.
Voyez aussi cette formation où les interprètes s’agencent en une colonne vertébrale géante, un organisme collectif qui ondule et respire. Visuellement, la référence aux chronophotographies de l’Anglais Eadweard Muybridge est frappante. Ces corps mis en échos et miroirs l’un de l’autre comme au fil d’une chaîne ADN du vivant sont l’un des leitmotivs du travail du chorégraphe. Que l’on songe à l’un des épisodes de Thr(o)ugh, création inspirée notamment des attentats parisiens du 13 novembre 2025.

Mirage n’est pas un spectacle qui se laisse saisir d’emblée. Il agit plutôt comme une lente infusion-contamination du regard. Damien Jalet y poursuit son obsession pour les passages — passage d’un état à l’autre, d’une matière à l’autre, d’un monde à l’autre. Et Nawa, fidèle compagnon, offre l’espace où ces passages deviennent visibles.
La pièce n’apporte aucune réponse ; elle ouvre sur un trouble. Une manière de regarder le monde à travers la chaleur qui le déforme, comme si le futur n’était visible qu’à condition d’accepter qu’il tremble.
Bertrand Tappolet
Vu le 9 mai 2025 au Grand Théâtre de Genève (Suisse)
À voir du 14 au 17 janvier 2026 à la Maison de la Danse de Lyon
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