Error message

The file could not be created.

Marcela Santander Corvalán parle de sa nouvelle création, « Bocas de oro »

Artiste associée à La Manufacture CDCN de Bordeaux, Marcela Santander Corvalán y crée en octobre 2022 Bocas de oro« une sorte de voyage dans un espace minéral », comme elle dit. Elle revient ici sur son parcours, du Chili à la France, directement lié à ce quatuor. 

Danser Canal Historique : Vous êtes née et avez grandi au Chili. Comment êtes vous venue à la danse et comment êtes-vous arrivée en France ? 

Marcela Santander Corvalán : Quand j’ai fini le lycée à Santiago, je suis allée étudier la danse en Italie, à Milano, dans l’école Paolo Grassi. En parallèle, j’ai fait des études d’histoire car celle-ci a été très presente et importante dans mon parcours. C’est pourquoi, d’une manière ou d’une autre, les archives et l’histoire sont aujourd’hui présentes dans mon travail. Après ces études je suis rentrée au Chili, mais je me suis rendue compte que le contexte chilien n’était pas celui dans lequel je voulais travailler. Il n’y avait pas beaucoup de travail et le contexte pour la danse était très précaire. En 2009, j’ai postulé au CNDC d’Angers, à l’époque dirigé par Emmanuelle Huynh. J’y ai fait des rencontres importantes et à la suite de cette formation, qui a duré deux ans, j’ai décidé de rester en France pour travailler avec des chorégraphes qui travaillaient dans des questionnements avec lesquels je me sentais en accord.

DCH : La danse était-elle pour vous un rêve de jeunesse qui s’est réalisé ? 

Marcela Santander Corvalán :  Pas vraiment. Dans ma famille, il n’y avait pas d’artistes mais mon père est professeur d’histoire et il nous emmenait souvent au ballet. Enfant, j’ai pratiqué la danse classique pendant plusieurs années, mais je n’ai jamais nourri le rêve de devenir ballerine. Le chignon, le tutu ce n’était pas du tout mon affaire, même si j’aimais beaucoup la musique. J’étais plutôt une enfant qui  bougeait  partout et je trouvais que dans cette technique, mon corps ne s’émancipait pas. J’ai donc continué avec d’autres formes de danse, mais aussi en sports et j’ai préparé mon bac dans un lycée à orientation artistique et littéraire. C’est là que j’ai réalisé mes premières créations, entre danse, textes et expérimentations avec des professeurs qui nous encourageaient beaucoup á la création. 

DCH : Comment avez-vous débuté votre parcours professionnel en France ? 

Marcela Santander Corvalán : Au CNDC j’ai eu la chance de rencontrer des étudiants d’horizons très divers et de travailler avec les chorégraphes Dominique Brun et Faustin Linyekula. Ces deux personnes ont pris une grande importance dans mon parcours et j’ai dansé pendant plusieurs années dans les spectacles de Dominique Brun. Plus tard, j’ai rencontré Volmir Cordeiro. Dans ma première pièce créée avec lui, Epoque (2015), nous avons beaucoup touché à l’expressionnisme dans la danse, dont celui de la danse allemande [lire notre critique]. 

DCH : Les relations chorégraphiques entre la France et le Chili sont intenses depuis longtemps. On peut penser à Claude Brumachon et Benjamin Lamarche qui ont beaucoup œuvré à Santiago [Lire notre entretien]. Les avez-vous rencontrés ? 

Marcela Santander Corvalán : Je ne les ai jamais rencontrés. J’ai, cependant travaillé avec Carolina Cifras, une chorégraphe chilienne qui m’a transmis son solo Pampa. Elle et José Olavarria ont été pendant très longtemps interprètes de Brumachon / Lamarche au CCN de Nantes. 

DCH : Vous allez créer à Bordeaux, à La Manufacture CDCN, une nouvelle pièce et il semble que vous voulez nous inciter à écouter les pierres. Comment faut-il l’entendre ? 

Marcela Santander Corvalán : Dans mon travail il s’agit toujours de regarder en arrière pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui et se projeter dans le futur, alors que l’humain a tendance à situer le corps dans une temporalité qui ne dépasse pas la durée de nos vies. En ce sens je suis partie, pour cette nouvelle pièce qui s’intitule Bocas de oro, d’un site archéologique en Bolivie où il y a des vestiges de la Porte du Soleil. Ce site recèle un mythe selon lequel, le jour de la fin du monde, si on arrive à lire la pierre de la Porte du Soleil, on arrivera à percer le secret pour sauver l’humanité en danger. A partir de là, pour la pièce, l’idée est de créer une fiction, une communauté – de quatre personnes – qui puisse se questionner en allant « écouter » la pierre. Donc, que signifie trouver des informations dans des manifestations non humaines, en l’occurrence dans la pierre ? On imagine une sorte de voyage dans un espace minéral pour amener des éléments de réponse, comme des hallucinations sonores qui nous permettrait de rentrer en contact avec les pierres.

DCH : Quelles découvertes sont à faire dans cet espace minéral figuré ? 

Marcela Santander Corvalán : Il y a plusieurs outils pour se mettre à l’écoute de la pierre. Il y a la fiction, il y a la question à savoir comment la danse peut se construire à partir de l’écoute, et la création d’un corps multisensoriel. Ces corps sont spectres, sont mémoire, sont plaisir, sont hallucinations… Et à partir de ça on essaye de tracer un chemin fictionnel autour de ce mythe. Pour ce faire, j’ai demandé aux interprètes de travailler sur deux pistes. D’une part, je leur ai demandé de faire un travail sur la mémoire qu’ils portent en eux, puisque ce sont des personnes qui ont vécu, par leurs corps, des expériences très diverses. Eux, qui ne viennent pas tout.es.s. d’Amérique latine, comment peuvent-ils faire résonner cette histoire de la Puerta del Sol en eux-mêmes ? Il s’agit donc d’ouvrir la porte de la mémoire dans leurs corps, plus que de nous préoccuper d’aborder ce mythe au premier degré. Et puis, nous travaillons sur une question qui me paraît être assez importante, celle du plaisir intime et collectif comme outil d’émancipation. Comment pouvons-nous créer à partir de ces informations des fragments de tentatives hallucinatoires d’écrire des mythes ?

DCH : L’écoute semble jouer un rôle important dans vos créations. 

Marcela Santander Corvalán : Pour moi, le corps n’est pas juste une image. Je cherche une sorte de synesthésie et toutes mes pièces sont en quelque sorte connectées. Et en effet, l’écoute est une thématique qui est présente dans mes créations depuis 2019, par exemple dans Quietos, une pièce qui parle de la quiétude d’un corps à l'écoute. J’y cherche à créer une danse et un paysage dans lequel les interprètes et le public peuvent se relier dans cet état d'attention. Pour ma création précédente, Concha – histoire d’écoute, une conférence performée avec le compositeur Gérald Kurdian et l’historienne de l’art Hortense Belhôte, nous nous sommes questionnés sur ce qu’est l’écoute et sur les manières d’y plonger collectivement. Car il y a une différence profonde entre entendre et écouter ! Bocas de oro se situe dans la continuité de ces pièces, pour questionner ce que nous avons à partager : quelles énergies et quelles façons d’être au monde ? En Amérique latine, on se questionne aujourd’hui beaucoup par rapport à l’histoire des cultures indigènes dont la mémoire a été effacée. Dans un monde qui est en crise, les cosmogonies viennent nous informer. Il faut enfin accepter d’autres formes de civilisation pour les écouter et apprendre d’elles. Personnellement, je me sens faire partie d’une génération d’artistes qui essayent d’ouvrir des espaces à ces questionnements. Il faut aujourd’hui se mettre à écouter les messages et mettre plus au centre certains savoirs qui viennent de ces mondes dits périphériques. 

DCH : Comment travaillez-vous avec les autres interprètes de Bocas de oro ? Quels rôles leur attribuez-vous ? 

Marcela Santander Corvalán : C’est une question importante, d’autant plus que Boca de oro  est ma première pièce de groupe. La première question que je me suis posée était de savoir avec qui j’avais envie de travailler pour retarder la fin du monde, dans l’idée que tant qu’on raconte des histoires, on peut retarder ce cataclysme. C’est une idée qui vient de l’écrivain brésilien indigène Ailton Krenak et son livre Quelques idées pour retarder la fin du monde. Et j’ai invité des personnes qui savent faire des choses que je ne sais pas faire. C’est bien sûr vrai pour les éclairages et la scénographie, mais aussi les autres interprètes. Je me mets à l’écoute de leurs savoirs et je les organise. Bettina Blanc Penther est plasticien.ne et performeur.euse, Erwan Ha Kyoon Larcher est musicien et danseur et Laura Learth Moreira est une danseuse qui vient du Brésil. Nous partageons beaucoup d’histoires de cosmologies et manières d’être en relation avec ces autres mondes. Tout.es.s créent aussi leurs propres œuvres, ce qui est important pour moi car après avoir étudié le mythe de la Porte du Soleil, la civilisation des Tiwanaku et leurs principes d’organisation sociétale, je voulais essayer d’être dans une transversalité et de mettre en œuvre ce qu’on lit et ce qui nous inspire. J’imagine pour cette pièce pouvoir faire circuler les savoirs à l’intérieur de mon équipe qui inclut aussi Gérald Kurdian qui compose la musique, Vanessa Court pour le son, Leticia Skrycky pour les lumières et la scénographie ainsi que Carolina Mendonça qui m’aide à la dramaturgie. J’amène le cadre, je pose les questions et je suis à leur écoute. Ma manière de travailler, c’est aussi pour en finir avec l’idée que les chorégraphes font tout, alors que c’est une collectivité qui se met au travail. Aussi Bocas de oro  est une tentative de travailler de manière un peu plus transversale. 

Propos recueillis par Thomas Hahn

Bocas de oro sera créé du 6 au 7 octobre 2022 à Bordeaux à  La Manufacture CDCN  dans le cadre du FAB – Festival des Arts de Bordeaux

 

Catégories: 

Add new comment