« La Serpillière de Monsieur Mutt » de Marc Lacourt

Passer le Ponge et la serpillière

Marc Lacourt a imposé sa silhouette caractéristique notamment avec Ambra Senatore. Mais il œuvre aussi pour son compte, ici en solo et en direction du jeune public, pour une pièce récente (2019) plus complexe qu’il n’y paraît. 

Il y a d’abord ce physique de grand échalas qui est déjà là pendant que l’on accueille le public ; ce long barbichonnant rouquin et un rien interdit d’être là qui s’impose, et avec lui le silence, en posant son approximative arabesque sur le devant d’un espace scénique de plein pied. La variation qui s’en suit témoigne qu’il ne faudra pas prendre cette apparente maladresse trop à la lettre : le bougre est en caoutchouc et possède quelques ressources.

Mais pour le moment, cela a donc à peine commencé que les quelques feuilles de papier sur le sol s’animent, s’enfuyant toutes seules… Ceci précède de peu l’entrée d’une serpillière. Et tout ceci est à prendre strictement au pied de la lettre. Donc cette serpillère, mobile voire très mobile, n’en fait qu’à sa tête, légèrement inquiétante cependant tant il est inhabituel de se voir pousser du pli par une entreprenante wassingue (c’est la serpillière du Nord, la pièce a été créée à l’Échangeur, CDCN des Hauts de France).

Le danseur peut tenter de la toréer, elle esquive et un discret fond musical suggère, via le Roméo et Juliette de Prokofiev que cette joute peut cacher quelques attractions amoureuses quoi qu’étranges… Le danseur s’en voit troublé, ce que l’on partage volontiers, d’autant que sa veste s’obstine à se décrocher du perroquet, un ballon à sortir du placard et même le balai à tomber. Une sorte de rébellion d’objets. 

Alors autant assumer ce « Parti pris des choses »… Témoignant avoir gardé un certain sens de l’aplomb, le danseur dresse un ballet sur sa brosse, une chaise sur le dossier et les enfants du parterre, enchantés de l’opportunité, viennent disposer un bric-à-brac bariolé sur le plateau. Et le danseur insiste pour y ajouter quelques babioles à son goût. Un drôle de truc en tôle -un sèche bouteille semble-t-il-, puis une roue de vélo fichée dans un tabouret, puis un urinoir en porcelaine…

Un doute alors affleure. Tout ceci n’aurait-il pas quelques rapports avec l’auteur de Fontaine (1917), un certain Marcel Duchamp alia M. Mutt… Et tout s’éclaire. La roue de vélo, c’est Roue de bicyclette (1913) et le truc en tôle, c’est Porte-Bouteille (1914) du dit Rrose Sélavy (autre avatar de Duchamp). Ce gros cube en feutre regarde vers Beuys et Morris ensemble quand le balai dans son égouttoir renvoie au fameux La Joconde est dans l’escalier (1969) de Robert Filliou. 

Galerie photo © Stephane Bellocq

Outre le bon moment qu’y passe les gamins, cette Serpillière de Monsieur Mutt vaut aussi pour son regard sur l’objet et pose finement la question du ready-made, cette révolution (déjà centenaire, soit dit en passant) de l’art moderne. Car ce qu’avec une candeur un peu feinte rappelle Marc Lacourt, c’est que toute exploitation de l’objet « en soit » doit s’opérer avec ce que Ponge applique dans son fameux Parti pris de chose, à savoir un immense respect autant qu’une attention intense. Cette brève pièce, faite pour le jeune public, permet alors une féconde réflexion sur l’art d’aujourd’hui. Bien joué !

Philippe Verrièle

Vu à Biarritz, le 18 septembre, Salle Gamaritz-Gare du Midi, dans le cadre du festival Le Temps d’Aimer. 

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