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« Imperfecto » de Jann Gallois et David Coria

Nous avons eu le grand plaisir de découvrir à Belfort, quelques jours avant le public de Chaillot, la création « hybride » des danseurs-chorégraphes Jann Gallois et David Coria au titre livré en espagnol – flamenco oblige.

D’après David Coria et Jann Gallois, l’idée de cette rencontre inattendue, pour ne pas dire fortuite, revient à Didier Deschamps qui a programmé sa dernière édition de la Biennale d’art flamenco au Théâtre national de la danse avec le soutien de celle de Séville et les conseils avisés de Daniela Lazary, présente à Belfort.

Le résultat de cette confrontation entre deux genres de danse a priori bien différents, un travail « à quatre mains » pour citer la chorégraphe, réjouira amateurs d’art andalou et de contemporain. En cinq-six semaines, deux chorégraphes ignorant tout l’un de l’autre ont appris à faire connaissance et à produire un spectacle cohérent, vif, allègre et bon esprit. Son rendu, à quelques heures de sa création à Paris, n’a d’imparfait que son humble intitulé.

La pièce a été « finalisée », comme on dit de nos jours, au terme de deux semaines de résidence à Viadanse – le Centre chorégraphique de Belfort qu’animent depuis six ans Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, qui ont chaleureusement accueilli le public à l’Espace Odile Duboc. La fusion de deux physicalités ou de deux univers lointains a servi de leitmotiv au ballet. Il a été traité de diverses manières en un peu plus d’une heure : sur le mode burlesque, au tout début, la menue Jann Gallois en robe grise à paillettes un peu trop grande pour elle contrastant avec le costaud de service, David Coria, de noir vêtu, des pieds à la tête, exhibant force biceps, triceps et deltoïdes mis en évidence par un marcel seyant.

Le macho s’approche de la mignonne nonchalamment, en croquant une pomme ; il titille la belle apprêtée qui entreprend de s’adresser à l’audience en récitant un discours emphatique ; il la taquine, il l’asticote ; mine de rien, il ouvre la fermeture éclair de la robe jusqu’à la hanche gauche ; et il pose son trognon de pomme sur la main de la danseuse ; celle-ci se retrouve en partie dénudée, désarmée, dégradée. Interviennent alors des compères, un trio de musicos, à commencer par Alejandro Rojas, très bon pianiste, par ailleurs, joueur de clavicorde, qui se lance dans une suite d’accords relevant du free jazz ; les dires de la conférencière sont couverts par le piano bastringue et le rappel à l’ordre strident d’un sifflet à roulettes.

David porte la danseuse (son butin ou lutin) sur ses épaules, formant avec elle un corps composite, étagé, éphémère. Il marque ses appuis de manière tapageuse tandis qu’elle fend l’air de son plaisant braceo. Le batteur Daniel Suarez n’est là ni pour faire de la figuration ni pour rouler ses caisses mais pour frapper comme un sourd sur celles-ci. Aux palmas, aux accords et désaccords de piano se mixe la voix puissante et juste de David Lagos. Ce barnum fait contrepoint aux percussions corporelles du bailaor, à son zapateado de style tradi et à ses tapotements primesautiers des genoux de sa cavalière. Lagos se lance dans un cante de signifiant pur (de letras au sens premier du terme), phonétique, mais respectant la métrique de la bulería

Rojas fait sonner son mini-clavecin. Les claques des mains de Coria deviennent de plus en plus caressantes. On assiste à un beau duo dans lequel on ne sait qui manipule l’autre. Cette routine somme toute contemporaine est complétée par une course effrénée en grand manège sur l’immense plateau composé de sept rouleaux de PVC blanc, aux dimensions de celui de la grande salle de Chaillot. Tout est à l’avenant puisque Imperfecto tire également profit d’« idées lumineuses » de Cyril Mulon comme celle qui consiste à faire se balancer des projecteurs fixés aux cimaises au moyen de longs câbles, à les faire quasiment danser. La qualité de la restitution sonore de Chipi Cachada mérite aussi d’être signalée.

La théâtralité est supportable et, en tous les cas, pardonnable, parce que parfaitement dosée par rapport à la danse, toujours au service de la cause qui est surtout artistique, poétique et comique. Les duos sont plaisants à voir et il faut bien reconnaître que les variations ont été longuement travaillées. Chacun a par conséquent l’occasion de briller tour à tour, aussi bien les danseurs vedettes que les musiciens les accompagnant, en retrait sauf au moment des rappels. Un gag ravira la galerie qui rappelle le duo de Noureev avec Miss Piggy dans le Lac des cygnes revu et corrigé par le Muppet Show. Il eût pu être conclusif. Mais Jann Gallois et David Coria ont opté pour un autre finale, lyrique, érotique et vertigineux. Et ils ont eu raison.

Nicolas Villodre

Vu le 7 février 2022 à Viadanse, CCN de Bourgogne Franche-Comté, à Belfort.

Du 11 au 13 février à Chaillot-Théâtre national de la danse 

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