« All Over Nymphéas » d’Emmanuel Eggermont par le Ballet de l’Opéra national du Rhin
En recréant All Over Nymphéas pour neuf danseurs et danseuses du Ballet de l’Opéra national du Rhin, Emmanuel Eggermont nous offre une nouvelle occasion de nous plonger dans sa merveilleuse prairie graphique et rythmique en perpétuelle métamorphose.
Emmanuel Eggermont créait en 2022 All Over Nymphéas, dernier volet de son étude « chromato-chorégraphique ». Il s’y intéressait à la série et au motif, scrutant le moment de passage de la figuration à l’abstraction en s’inspirant tout à la fois de Claude Monnet et des artistes du all-over. Cette technique consistant à recouvrir la surface d’un tableau de façon homogène, sans point focal, centre ou hiérarchie, était déjà à l’œuvre dans les Nymphéas du maître de l’impressionnisme et fut utilisée ensuite par Jackson Pollock, Mark Rothko ou Joan Mitchell, dont les œuvres furent d’ailleurs exposées au Musée Giverny. Remettant son travail sur le chevalet, le chorégraphe en propose aujourd’hui une merveilleuse version élargie pour neuf danseurs et danseuses du Ballet de l’Opéra national du Rhin.

Les motifs
En 2022, Emmanuel Eggermont conviait cinq interprètes venus d’horizons différents à définir sous sa direction chacun et chacune une partition indépendante dont les croisements révélaient des relations inattendues. Remettant ce processus d’écriture en jeu, il permet à nouveau aux neuf danseurs et danseuses de l’excellent BOnR d’exprimer leur singularité, de créer leur propre personnage. La matière dansée ainsi produite, d’une grande richesse et d’une réelle diversité, emprunte à différente techniques et la juxtaposition de celles-ci crée des images aussi réjouissantes qu’inédites. Ainsi se mêlent des éléments de vocabulaire classique comme de grands pliés, des bras en couronne, des promenades ou des arabesques ; des mouvements d’automate qui oscillent entre poupée sortie d’un Casse-Noisette et popping ; des allures de voguing avec ses poses outrancières et ses défilés sur catwalk; des gestes du quotidien comme des marches et des courses ou cette façon élégante de déposer du parfum sur un poignet. À la fois précise souple et sophistiquée jusque dans les positions des mains, la patte sensible d’Emmanuel Eggermont donne une parfaite cohérence à l’ensemble.

La série
Comme Claude Monet qui peignit 250 fois ses Nymphéas, Emmanuel Eggermont joue de la répétition. Une répétition qui n’est jamais un même. Dans un décor en constante évolution et parés de costumes qu’ils changent régulièrement, danseurs et danseuses reproduisent certains de leurs gestes dans différentes directions, à côté de tel ou tel autre interprète, à différents moments de la pièce. Ils les parent ainsi à chaque fois d’une émotion nouvelle. Dans un fourmillement permanent qui les voit marcher, courir, partir de la scène et y revenir – sortant ainsi du cadre comme aimaient à le faire les peintres du all-over – en solos, duos ou tous et toutes ensemble, se repèrent des façons de cacher ses yeux avec ses mains, de faire d’un coup de bras osciller sa jambe telle un balancier. Sur les strates rythmiques et mélodiques de Julien Lepreux qui elle-même leur offrent des couleurs changeantes, cette collection de gestes nous donnent le sentiment d’admirer un même paysage chorégraphique à divers moments de la journée ou sous divers climats.

La palette
All Over Nymphéas ravit aussi par ses trouvailles plastiques. Qu’il s’agisse de son tapis bleu dont les contours se métamorphosent au fil des tableaux, du sable rose échappé d’un sac à main qui se déverse sur scène, des costumes allant du noir au blanc en passant par des nuances de vert et de violet, toute la palette chromatique semble sortie des ateliers de Monnet à l’époque où il créait sa série de toiles la plus fameuse. Et puisque son sujet n’était autre que l’eau du bassin des nénuphars de sa demeure, Emmanuel Eggermont n’oublie pas le scintillement et la transparence. Une jeune femme s’avance intégralement couverte d’un voile irisé qui servira à une autre d’étole, des corps se meuvent derrière des rectangles d’un bleu profond et translucide, de larges bandes de papier doré et froissé figurent un bustier, les paillettes d’un blouson noir brillent de mille feux.
Galerie photo © Agathe Poupeney
En créant cette pièce en 2022, Emmanuel Eggermont inventait une prairie graphique et rythmique perpétuellement changeante, refuge de beauté dans un monde en proie aux tensions sociétales et environnementales, comme l’étaient en leur temps les Nymphéas face aux atrocités de la grande guerre. En le réactivant aujourd’hui pour neuf interprètes du BnR, il le fait renaître et lui offre une nouvelle envergure par l’effet d’un groupe augmenté. All Over Nymphéas est une merveille à voir et sans aucun doute à revoir.
Delphine Baffour
Vu à La Filature, Mulhouse, dans le cadre de la Quinzaine de la danse
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