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« Veine », de David Wampach

De fulgurantes puissances organiques s'épuisent dans la faiblesse dramaturgique

Voici plusieurs années que David Wampach affirme une écriture chorégraphique très solidement tenue, avec une détermination aussi convaincante que réjouissante. C'est à même certains fondamentaux organiques, strictement corporels – ceux de la respiration et de la gestion gravitaire avant toute chose – qu'il va chercher les sources d'une écriture chorégraphique hautement expressive, impactante et furieusement incisive.

 

Mission à nouveau remplie avec sa toute dernière pièce, Veine, repêchée en cette rentrée par la scène nationale du Cratère à Alès (Cévennes gardoises), après son annulation dans la vague du mouvement des intermittents. Elle aurait dû alors s'insérer dans un festival d'arts de la rue, et cette précision est plus qu'anecdotique. Veine s'organise en effet par la mise en tension de deux espaces radicalement distincts : en deux moitiés, deux situations, deux interprètes, la pièce se déroule d'abord dans une salle close en sous-sol, puis déménage dans un espace ouvert à l'orée du bâtiment du théâtre.

A l'intérieur, la condensation est d'abord maximale. La danseuse Tamar Shelef performe devant une sorte de niche qui, dans d'autres contextes, pourrait abriter une statue. La perspective est forte. L'action resserrée. L'artiste ingurgite, assez mécaniquement, des quantités plutôt effrayantes d'une gelée à la betterave – suppose-t-on. On prend cela pour métaphore d'un lien général qui nous voit avaler couramment des éléments du monde.

La figure est alors éminemment plasticienne – corps féminin qu'on devine nu, sous voile de couleur crue, tâchée du jus de couleur sanguine. L'engagement corporel est en saccades, secousses et spasmes. Ingérer, digérer, dégurgiter. Il n'y aurait rien de si évident à manger ainsi des bouts du monde, et les couches les plus primaires de la matière-corps sont entachées de connotations sexuelles.

Nous y voici : David Wampach fraye ici avec une lecture ultra contemporaine des rituels dansés de la tarentelle des Pouilles italiennes, où il s'agit bien, via la transe collectivement prise en charge, de soigner le lien soupçonneux de certaines femmes au monde.

En sous-couche de son plein engagement gestuel pulsatile, Tamar Shelef préserve un arrière-plan d'intériorité énigmatique. C'est dans cette belle tension que Veine gagne alors toutes ses perspectives de gravité échevelée. Naturellement, cela bascule, lorsque, après un long cheminement dans les entrailles du théâtre, on parvient de plain pied à l'air libre, pour retrouver cette fois la danseuse Aïna Alegre.

 

À Alès, cette seconde séquence se déroule sur un épais sol de terre rappelant le Sacre de Pina Bausch, aire circulaire tout autour d'un gigantesque cyprès – arbre aux fortes connotations mortuaires tout autant que phalliques – encadrée par des corps de bâtiment de très forte identité contemporaine. Entièrement nue – sous le seul postiche grotesque d'une toison pubienne hyperbolique – la danseuse engage une fuite en avant, et hélas en surface,   pour se mesurer à des éléments contextuels aussi puissants, qui la déjettent. Il n'est qu'une action, où elle entreprend l'ascension de l'arbre, tête à la renverse, pour conjurer cette dispersion.

Ce n'est pas qu'Aïna Alegre démérite pour elle-même. On en sait bien la force générale, considérable. La faiblesse ne résiderait-elle pas avant tout dans une dramaturgie qui se contente de ménager un passage binaire entre espaces de l'intérieur et de l'extérieur. On a bien vu deux femmes différentes activant deux danses très distinctes. On n'a pas saisi la tension exacte de ce ressort attendu. Cela au péril d'une dérive par trop décorative.

Gérard Mayen

 

4 septembre 2014 - Le Cratère, Alès

 

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