
Tôzaïïïïï ! ou d’est en ouest, c’est le cri que pousse un accessoiriste avant de tirer le rideau qui ouvre une pièce de Bunraku.
En attendant, devant un rideau de feutre, avant que le spectacle ne commence, se succèdent de curieux personnages aux gestes plus étranges encore. Une femme bras en arrière plonge littéralement vers le sol et tombe sur les genoux, un autre s’arrête, incapable de tenir debout, la troisième saute comme pour chasser des esprits… mais sans bruit, le quatrième glisse sur des patins, circonspect, il semble inspecter l’espace, bientôt chassé par un quatrième secoué par les forces qui l’habitent… toutes sortes de rites bizarres qui finissent par faire frémir ce fameux rideau. Mais celui-ci à peine entrebâillé, le défilé continue, et l’on voit se dessiner une sorte d’animal oiseau malhabile, tandis qu’une fille apparaît et diparaît comme ces kamis (esprits) un peu farceurs qui hantent les représentations japonaises. D’ailleurs, un homme frappe du pied pour les éloigner. Pas de doute, on est bien dans la sphère asiatique, avec ses méditations consacrées au passage du temps et ses infimes changements de couleurs et d’états. Oscillant entre magiques et surnaturelles, marionnettes grotesques et pantins dérisoires, les figures convoquées ici rappellent volontiers les dessins d’un Hokusaï, et ses persistances dans les mangas d’aujourd’hui. Mais elles interrogent aussi, en venant se poser devant le rideau, leur propre réalité et l’idée de présence, jouant constamment sur un espace à deux ou trois dimensions, qui leur donne de l’épaisseur ou, au contraire, les réduit à devenir tigres de papier.
photos Marc Domage
Le rideau et son feutre lourd opère de même. Simple surface ou ventre, avec ces cironvolutions accueillantes qui cachent ou dévoilent les danseurs et leurs mouvements, mais qui, aussi, rend l’immobilité mouvante, par le secret de ses plis et de ses replis, de ses ouvertures précautionneuses.
Enfin, il s’ouvre vraiment, nous laissant en arrêt devant une bouche d’ombre que trahit à peine une lumière au fond : devant nous, la salle de spectacle apparaît. Rien n’a commencé. Ralentis, suspensions, attente. Nous voilà propulsé dans ce fameux « monde flottant ».
Les danseurs essaient alors toutes sortes de postures, de torsions, de tours très lents qui semblent délimiter leur orient et leur occident. Certains émergent des pliures, la gestuelle se déploie lentement comme on se réveille, les bras tourbillonnent, ça va commencer… Mais nous ne le verrons pas.
Un retour aux sources réussi pour Emmanuelle Huynh qui commença sa carrière de chorégraphe avec Mùa : « l’avant des choses ».
Agnès Izrine
18 novembre 2014 Festival Instances, Chalon-sur-Saône, Espace des Arts
Distribution :
Tôzaïïïïï ! ou d’est en ouest, c’est le cri que pousse un accessoiriste avant de tirer le rideau qui ouvre une pièce de Bunraku.