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« n.éon » d’Yvann Alexandre

La pièce d’Yvann Alexandre, d’une rigueur extrême, tout en noir et blanc, d’une durée de 60 minutes fixée d’avance, à la minute près, propose plusieurs temps forts, notamment un magnifique duo final, qui lui valent le succès public escompté.

Pour reprendre les termes de Maël Grenier, le directeur du Carré de Château-Gontier, nous avons assisté à la première de n.éon en même temps qu’à la dernière création chorégraphique d’Yvann Alexandre, désormais appelé à prendre ses nouvelles fonctions à la direction de Pôle Sud, le Centre de développement chorégraphique national de Strasbourg, en remplacement de Joëlle Smadja. Cet opus ne sera d’ailleurs représenté que neuf fois en tout et pour tout (1).

D’après son auteur, le titre de la pièce indique l’alliance entre le mot « néant », désignant dans son esprit non une absence mais une autre réalité ou forme potentielle, et le nom propre d’Éon, le fameux chevalier Charles d’Éon de Beaumont, capitaine des dragons de Louis XV, de sexe ambivalent, promu diplomate et donc aussi espion. Métaphoriquement, Alexandre définit le danseur (sans doute aussi le chorégraphe) comme un « espion de l’intimité de l’autre ».

« J’avais envie d’un espace vide d’où quelque chose émerge », explique le chorégraphe. Ce vide s’applique à la scène, pour ne pas dire le plateau – terme employé à tout bout de champ de nos jours –, laissée nue, ou presque, dans la pénombre, ou quasiment. À une scénographie assimilée à la création de lumière de Yohann Olivier, mettant en valeur ce que Merce Cunningham nomma en 1986 « Points in Space » ou que le cinéaste Henri Chomette avait appelé, soixante ans plus tôt, « jeux des reflets et de la vitesse ». Et qui dit vitesse, suppose aussi lenteur, décéléré, immobilité.

Le chorégraphe ne fait vraiment ni dans le narratif, ni dans le représentatif. Il préfère se référer à l’art cinétique, initié au Bauhaus par László Moholy-Nagy et ses modulateurs de lumière et, pour ce qui est de la chorégraphie, par Oskar Schlemmer et ses danseurs-figurines aux formes pures sur fond noir évoluant sur un sol en damier. Yvann Alexadre s’est inspiré de l’œuvre de Žilvinas Kempinas, Oasis (2009), une installation à base d’une bande magnétique flottant sans fin grâce à un ventilateur au-dessus d’un grand anneau d’acier.
Soit dit en passant, cette sculpture fait songer à deux œuvres de chorégraphes contemporains : 100 % polyester (1999) de Christian Rizzo, à base de vibrations répétés ad lib., et Vortex (2016) de Phia Ménard qui mobilise une batterie de ventilateurs. Considéré comme un chorégraphe « partitionnel », Yvann Alexandre ne mise pas pour autant sur l’aléatoire (ou alors à la marge), mais recourt aux micro-gestes, aux mini-vibrations et palpitations des interprètes, à leurs rencontres, interruptions et relances toujours permises au milieu d’une phrase de l’un ou de l’autre dans le jeu de « j’y vais, j’y vais pas ».

Le clair-obscur dominant est criblé de points lumineux, constellé de lucioles soigneusement réparties dans l’espace et le volume orthogonal du « carré » qui porte bien son nom. Des couloirs sont aménagés à l’avant-scène ainsi que derrière la bande réfléchissante en matière argentée démarquée du ring d’Oasis, qui permettent au quintette de circuler sans heurts à travers le réseau ou tableau électrique composé de câbles de différente longueur équipés de leds, fixés au gril des cintres.

Paradoxalement, le dessein, le calcul, l’abstraction ne nuisent pas au passage d’émotions. Aussi bien entre les membres du quintette formé d’Arthur Bordage, Morgane Di Russo, Alexandra Fribault, Adrien Martins, Tristan Sagon ou qu’entre ceux-ci et l’audience. Y contribue la création électro-acoustique très percussive de Jérémie Morizeau, enrichie de thèmes musicaux tombant pile, comme le fameux « Poco allegretto » du 3e mouvement de la Symphonie n°3 en Fa majeur de Johannes Brahms.

Le changement permanent de tenues de scène (shorts, minijupes, marcels, cottes de maille pailletées), suivant les cycles prévus au programme et au gré des désirs des danseurs leur permet d’assumer une certaine ambiguïté sexuelle découlant de l’éclairage et de la référence au chevalier-espion. Dans la deuxième partie de la pièce, les danseurs accélèrent le tempo et se livrent corps et âme. Nous avons particulièrement été sensible à la prestation d’Alexandra Fribault, subtile et toujours juste. Son magnifique duo avec Arthur Bordage conclut on ne peut mieux la soirée.

Nicolas Villodre
Vu le 3 février 2026 au Carré, scène nationale de Château-Gontier.

(1) n.éon, qui a été montré en avant-première à Trois C-L, Maison pour la danse du Luxembourg, sera présenté au Théâtre de la Cité internationale, dans le cadre du festival Faits d’hiver le 19 février 2026. Et, dans les mois qui suivent, au Quatrain de Haute-Goulaine, au THV de Saint-Barthélémy d’Anjou, à la Licorne des Sables d’Olonne, au Lieu unique et aux Scènes vagabondes de Nantes.

 

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