Comme annoncé dans le programme du festival de flamenco de Nîmes, La Chachi « frappe fort ». Elle entre en scène avec l’air des enfants gâtés, de ceux qui réclament quelque chose dont nul ne sait la nature, trépignant, s’agitant, s’impatientant. Ce frémissement, cet énervement appartiennent-ils encore à l’univers du flamenco ?
On pourrait traduire le titre de la pièce par Les Alpes infranchissables, à la recherche du petit François. Currito, avec une majuscule, n’étant pas synonyme de chulito ou de majito, mais un diminutif de Curro, surnom affectueux de Francisco. Le sommet des Alpes représentant pour la protagoniste incarnée par María del Mar Suárez, dite La Chachi, l’ultime épreuve, le symbole d’un chemin de croix personnel, a priori insurmontable. Au début, dans un plan fixe d’une dizaine de minutes, elle se tient debout, vêtue d’une tenue masculine impeccable, virginale, rappelant les costumes de scène de Carmen Amaya dans les années quarante : boléro et pantalon taille haute, la braguette serrée par douze boutons recouverts de tissu. Elle attend, immobile, telle un Godot de chair et de nerfs. Ses yeux écarquillés fixent, scrutent l’espace. Médite-elle ? prémédite-elle quelque chose ? Hésite-elle ? Sonde-t-elle son imagination ? Fausse panne technique ? Panne d’inspiration ? Ou, plus sûrement, suspension dramatique ? La jeune femme finit par se mouvoir, décidée enfin à passer à l’acte.

Le maquillage de Chachi accentue son côté kawaii girl : la bouche rougie artificiellement, un petit anneau au nez, cheveux attachés en chignon de ballerine. Elle s’assoit sur le sol, s’agenouille, puis décide de se mettre à quatre pattes. Elle s’active, se stimule, s’automotive, se booste, se fait violence, frappant le plancher de ses chaussures beiges à lacets et talons cubains. Peu après, ou dès ce moment, commencent les couplets interprétés par Lola Dolores au chant, Francisco Martín à la guitare et Isaac García au cajón péruvien. La performance sera ensuite enrichie par trois voix féminines, Amélie Chambinaud, Faustine Pont et Natacha Astier, issues d’une chorale ou d’une peña de la cité des Arènes. Dès l’instant où la musique surgit, dès que la guitare s’accorde et que la voix de Lola Dolores se déploie, la filiation avec l’art andalou se fait sentir.
Sur trois ou quatre accords de guitare, Lola Dolores entonne allègrement, au rythme d’une sévillane, le Salve du Rocío : « Rocío, Señora / Pastora que alumbra el camino / La luz de mi aurora / Lucero que ilumina el tiempo / De todas mis horas / Almonte será siempre el reino / Donde te coronan ». Cette ritournelle, répétée ad lib., rivalise avec le Boléro de Ravel. Elle est plaisante, envoûtante et évoque la romería, ce pèlerinage à El Rocío, petit village de la province de Huelva rattaché à la commune d’Almonte. Là, des fidèles, rocieros et rocieras, marchent à pied, à cheval, ou en voiture hippomobile (en tartane), parfois pendant plusieurs jours selon leur point de départ : Triana, Huelva ou d’autres lieux encore.
Galerie photo © Tandem
Comme pour le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, le voyage lui-même importe autant que l’arrivée. Le documentaire poétique Rocío y José (1983) de Gonzalo García Pelayo illustre à merveille ce trajet : la lumière, les tambourins, les palmas, les prières, et ce lieu aussi sacré que la Mecque ou le Golgotha qui a tout l’air d’un village de western. Il se trouve que dans ce film, José est joué par un acteur prénommé… Curro.
La Chachi pratique un théâtre musical ou, si l’on préfère, un théâtre-danse qui, sous le couvert de performance, concept polysémique, n’exige plus de justification technique ou esthétique. L’artiste malaguène provoque, interpelle, dérange, comme son aînée… Rocío Molina, mais sans chercher la virtuosité.
Le public de l’Odéon, théâtre à échelle humaine du quartier Richelieu, est partagé entre fascination et interrogation, comme l’atteste l’applaudimètre. Ceci étant, il convient d’observer que le geste de La Chachi est avant tout artistique, et ne vise ni la performance sportive ni l’exploit physique. Il est loisible, aujourd’hui comme hier, de revisiter comme on l’entend le flamenco, y compris dans un festival qui lui est dédié.
Nicolas Villodre
Vu le 17 janvier 2026, salle de l’Odéon à Nîmes.
https://theatredenimes.com/spectacle/ma-del-mar-suarez-la-chachi/
María del Mar Suárez “La Chachi” : idée originale, direction artistique, interprétation ;
Lola Dolores : chant
Francisco Martin : guitare
Isaac García : percussions
Amélie Chambinaud, Faustine Pont, Natacha Astier : chœur.