ZOA et l’humain : Bilan de la 7e édition

L’édition 2018 du festival ZOA a démontré un intérêt particulier pour l’humain, au-delà de sa recherche de nouvelles formes et langages. Tentative d’une reconstruction.

De la peau à la solitude, des liens familiaux aux stéréotypes du genre, ZOA a exploré ce qui nous réunit et ce qui nous sépare les uns des autres. Entre déconstruction et reconstruction, cette édition a été particulièrement attentive à l’être humain et ses déchirures, où derrière la forme et les corps, se jouent les tourments de la condition humaine.

On a pu l’observer dans Slow Torments de Vincent Lacoste, spectacle d’ouverture mis en exergue dans un article séparé [lire notre cririque]. Il n’y est question ni de malheur ni de bonheur. Juste de tragique et d’inéluctable. Comme chez Castellucci, par exemple. Pas de discours, juste un constat. Pas d’émotion comme moteur du spectacle. Celle-ci naît chez le spectateur, du fait de se reconnaître dans ces présences suppliciées. C’est assez troublant en soi.

Chez Maria Eugenia Lopez et Florence Augendre, l’émotion naît dans la peau. Dans leur duo Piel, tout part du trouble  provoqué par le fait de toucher la peau, ce qui définit la relation à l’autre: Curiosité, pudeur, désir, intimité et soudaine culpabilité. Dans cette relation, il est toujours question des limites : Les miens, les tiens et ceux que l’on impose, de l’extérieur. Que provoque le toucher, chez celle qui pose sa main et chez celle qui est touchée ? Le fait de toucher est-il plus perturbant que le désir de toucher ?

Déconstructions

Le discours, dans le sens d’un Lehrstück (pièce didactique) brechtien, se niche dans Men’s Day de Maria Montero qui ébranle toutes nos certitudes sur les identités et les apparences du féminin et du masculin. Il y a un an, à la création [lire notre critique], on vivait le choc du coming out en toute son ampleur, en direct live. Aujourd’hui le public de Men’s Day, en grande partie en tout cas, sait quelle surprise l‘attend à la fin. Montero se permet donc de savourer la révélation finale et d’ajouter une dimension paillettes et underground où le Men’s Day pourrait se prolonger par une Lady’s Night, où les stéréotypes des « genres » s’écrouleraient.

Que du bonheur, donc. C’est ce que suggère Ana Paula Gusmao dans Palma, quand elle nous dit qu’il faut vraiment très peu pour être heureux, récitant le texte d’une buleria, style particulièrement vif et enjoué du flamenco. Elle danse aussi, mais son corps se plie et prend son indépendance par rapport à l’outillage traditionnel du flamenco. Rien à voir pourtant avec les démarches d’un Israël Galvan ou d’une Rocio Molina. Gusmao ne nous parle pas d’une identité collective, mais d’elle-même, dévoilant une idée de braceo et une pensée pour le zapateado. Le flamenco s’y présente tel un lieu imaginaire, une utopie, un désir.

Gusmao pourrait ainsi arriver à un méta-flamenco, comme Kazuo Ohno quand il se laissait travers par les émotions qu’avait déclenchées en lui la danse de La Argentina. Mais elle se gifle et entonne une sorte de cante jondo, au plus profond d’elle-même. Sauf que ce cante jondo est ici verbal, au lieu d’être chanté. Gusmao y passe du rire aux larmes et puis aux larmes du rire. Son autoportrait en dossier médical est à prendre au troisième degré: « J’ai mal aux yeux, j’ai mal aux oreilles... au nez... à la bouche sans savoir pourquoi, à l’épaule aussi... » etc. Fiction ou confession ? Faut-il en pleurer avec elle ou en rire? Est-ce la buleria qui s’amuse du cante jondo ou l’inverse ? On se dit qu’il y a bien une déchirure profonde, une lave émotionnelle qui sort de ses entrailles. Savoir s’en amuser comme Gusmao est un avantage, un premier pas vers la reconstruction.

Reconstructions

« J’ai peur que mon père parte comme ça, avec sa vie enfouie sous quelques mètres de terre », dit Nicolas Turicchia. Le chorégraphe suisse a donc invité son père à créer avec lui un duo: Pourquoi ne sais-tu pas marcher dans la neige? Par un retour en enfance et jeunesse, avec vélo, jeu de boules, gants de boxe et football, et par le récit de vie du père, la relation se reconstruit sur le plateau.

Ce type de performance intergénérationnelle et intrafamiliale fait son chemin : Rocio Molina et sa mère, Kaori Ito et son père, Kataline Patkaï et son fils... Mais le plus souvent, c’est le père qui est convoqué et c’est sans doute la relation qui a le plus besoin d’être sauvée... Turicchia s’y attèle avec une tendresse infinie et pose un acte réparateur pour tous.

Dans Dancing Dance for me de Sun-A Lee [lire notre critique] on assiste même à une triple reconstruction. Au commencement, un court métrage, Dance for me, volontairement déconstruit par son auteur, le cinéaste Kyong-yeob Choo. Ce film n’était en rien destiné à la scène. Il raconte les retrouvailles d’un couple séparé qui tente de panser ses plaies. Sa construction saute entre le présent et le passé, de lieu en lieu, jusqu’à s’y perdre...

C’est par le prolongement de l’action sur le plateau que l’éclatement de la narration trouve son sens, le film se transformant en souvenirs de Sun-A Lee qui interprète la femme dans cette histoire d’un amour éteint. Sa danse dans la forêt enneigée guérit les déchirures à l’âme de son ex-amant. C’était alors... Et là, au présent, sur le plateau, elle se réapproprie cette danse, à l’origine adressée à son ex, pour se reconstruire à son tour. De déconstructions en reconstructions, ZOA 2018 a su bâtir une véritable architecture de l’intime, à l’écoute de nos urgences affectives.

Thomas Hahn

ZOA #7 s’est déroulé du 12 au 31 octobre 2018

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